Bonjour et bienvenue dans Voix Plurielles. Je m'appelle Delphine et ici on parle avec empathie de vies différentes pour une
même humanité. Aujourd'hui, je reçois Coline. Donc,
on a choisi un magnifique petit prénom qui sera pour respecter son anonymat.
Bonsoir.
Bonsoir Coline. Et aujourd'hui, on va surtout parler d'un sujet très intéressant car Coline est
enseignante. Et oui, et c'est vrai que c'est un métier qui parfois fait que lorsqu'il y a des enfants qui sont avec une particularité
ou plusieurs personnes, sur leur particularité, il y a effectivement beaucoup de choses à faire,
à dire, à organiser. Donc aujourd'hui, on va pouvoir se focaliser sur notre chère amie Coline.
Écoute, ma chère Coline, si tu le souhaites, je veux bien que tu nous présentes un petit peu qui tu
es.
Alors, moi, je suis une enseignante et je suis prof d'histoire géo dans un établissement difficile,
ce qu'on appelle les REP+. Donc ça veut dire réseau d'éducation prioritaire.
En fait, ça veut dire qu'on travaille avec un réseau.
Le réseau, c'est les écoles maternelles, les écoles primaires et le collège.
Moi, étant professeure d'histoire-géographie, je me concentre sur le collège.
Je suis dans ce collège REP+ depuis septembre, ça sera ma quatorzième rentrée.
Voilà, ça a été mon premier poste fixe. En fait,
j'ai été stagiaire au lycée et après, quand j'ai dû choisir un poste,
je voulais un poste fixe, je ne voulais pas être TZR,
c'est-à-dire être remplaçante. Et vu mon âge à l'époque,
parce que j'ai eu la chance ou la malchance, je ne sais pas,
d'avoir mon bac tôt, ce qui a fait que j'ai eu mon master tôt et que j'ai eu mon concours du
premier coup. Donc en gros, j'avais 21 ans quand je suis venue enseignante et qu'à points égaux,
en fait, c'est toujours le plus jeune qui perd, qui a le poste en tout cas le plus difficile.
Et moi, je voulais rester en région parisienne parce que celui qui est devenu mon conjoint,
mais qui était mon copain à l'époque, était en train de faire ses études aussi en région
parisienne. Et donc, on voulait y rester. Et donc,
j'ai choisi un poste dans le triangle d'or, puisque il y avait trois cités très difficiles qui
m'ouvraient les bras. Et j'ai eu la cité la plus dure.
Et je m'étais dit que je resterais cinq ans. Et puis,
je suis toujours là. Syndrome de Stockholm.
Ou alors, engagement très positif.
Oui, mais voilà, je trouve que la blague est bonne.
Oui, c'est vrai, c'est vrai. Mais finalement, on pourrait vraiment dire que c'est une vocation à ce
stade.
Oui, en plus, je suis fille de deux enseignants qui m'ont tout fait pour me dégoûter du métier
d'enseignant, qui ne voulaient vraiment pas que je devienne enseignante.
Une de mes grands-mères est maîtresse. Mes deux tantes sont maîtresses.
J'ai quatre cousines qui sont maîtresses. Donc, oui,
on est très éduc' nat'. Et en plus, le jour où je suis rentrée dans l'éducation nationale,
c'est le jour où mon père est parti de l'éducation nationale.
Donc voilà, un prof parti, un prof revenu.
C'est très cyclique en effet.
Donc voilà, on est très éducation nationale dans la famille.
Donc ouais, c'est vrai que c'était une vocation,
j'avoue. Moi, je ne me suis pas trop vue faire autre chose assez tôt.
J'aimais bien et puis c'était juste, est-ce que je ferais du français ou de l'histoire géo?
Ah. Finalement, c'est de l'histoire géo que j'ai gagné.
Il y a quand même beaucoup de français dans l'histoire géo parce que finalement,
dans l'histoire, il y a des textes qu'on étudie aussi.
Oui, c'est vrai. Mais en fait, moi, ce qui m'a plu dans l'histoire géo,
véritablement, alors déjà, je pense que c'est des rencontres.
Enfin, moi, j'ai eu des enseignants qui ont été en histoire géo qui ont été extraordinaires.
Mais je crois aussi que c'était le fait, paradoxalement,
de raconter de la vérité, mais de raconter. Tu vois,
enfin, moi, en fait...
Serais-tu une artiste dans l'âme?
Je ne sais pas, mais en fait, moi, ma façon d'aborder l'enseignement,
alors il a été très marqué, par contre, par une prof de français qui a été aussi ma prof de
théâtre, quand j'étais au lycée, qui, en fait, vivait ses cours,
mais comme si on était, enfin, elle faisait une séance de stand-up,
quoi. Et donc, je me suis dit qu'un jour, je serais cette personne-là,
parce que tous les élèves, on voulait tous l'avoir en cours et on n'a jamais,
enfin, on n'a jamais dit, "oh putain, on a français".
C'était vraiment genre « Ouais, on a français! » Et tu vois,
des lycéens qui te disent « Ouais, on a français!»
C'est rare.
C'est rare, tu vois. Et donc, je m'étais vraiment dit « Ben voilà,
un jour, il faudra que… » Enfin, si je deviens enseignante,
c'est ce genre d'enseignant que je veux être. Et donc après,
quand j'ai eu des cours un peu de pédagogie et encore,
à mon époque, quand je n'étais pas très formée, tu vois,
on appelle ça le magicien. C'est-à-dire qu'en gros,
t'amènes ton information, t'amènes ton document,
etc. Mais en l'introduisant comme un truc extraordinaire,
etc. Moi, par exemple, avec mes cinquièmes, quand on fait quelque chose qui n'est pas très fun,
c'est la guerre 100 ans, tu vois, c'est pas le truc le plus sexy qui existe.
Et je les regarde, je fais, vous avez déjà entendu parler de Game of Thrones?
Bon, bah ok, il y a des meurtres, il y a des trahisons,
c'est exactement ça ce qu'on va faire. Et tu vois,
là déjà, t'as un peu...
Tu les as happés, en fait.
Et là, tu peux commencer à faire un truc rigolo. Et puis,
tu peux utiliser aussi leurs références culturelles à eux.
Donc, ça fait que l'histoire, c'est plus non plus scientifique que ça.
Ça les touche.
Oui, c'est pas un truc caché sous la poussière.
C'est ça. C'est ça. Et vraiment, moi, c'est comme ça que...
Mais je pense que c'est aussi parce que je me suis adaptée au public que j'avais ou je me suis dit que je ne pouvais pas
faire cours. Moi, j'avais eu cours avec quelqu'un qui dictait,
etc. Enfin, voilà. Je pense que j'avais une personnalité qui faisait que j'avais envie de tendre
vers ça, mais qu'en plus, j'ai eu un public qui m'a forcée à tendre vers ça et à expérimenter des
trucs.
T'es en train de me faire mes transitions, toi.
Ok, d'accord.
Parce que du coup, forcément, vu que t'es arrivée dans ce collège-lycée...
Un collège, là c'est vraiment que du collège.
Là, pour le coup, toi, collège, mais avec le stage.
Du coup, le lycée à côté, directement, t'es rentrée dans le dur d'une réalité où il faut inclure
des élèves qui sont différents.
Oui, et en plus, pas prête du tout. C'est-à-dire que moi,
je me souviens de mon premier jour. Donc, la première fois que je suis arrivée,
en fait, moi, j'avais eu deux jours avant la pré-rentrée de formation,
parce que c'était l'époque où il y avait une transition entre les concours.
Et donc, la gestion de classe, c'était... J'avais eu deux cas particuliers,
je m'en souviens encore. C'était "un élève refuse de vous donner un carnet de correspondance" et "un téléphone portable
sonne en classe".
Voilà.
Classique. Classico. Sauf que moi, la première semaine,
j'ai un élève qui s'est collé à sa table. Avec de la glu.
Non.
Si. C'est-à-dire qu'en fait...
La peau contre la table.
Ouais, en fait, le gamin se faisait virer de cours.
Enfin, je l'ai viré de cours parce qu'en fait, quand tu es néotit',
en plus, tu essaies de montrer ton autorité. Moi,
je suis une femme, je ne suis pas très grande, je ne suis pas très grosse.
Donc, vraiment, je suis arrivée. Là, c'était un élève de troisième.
Donc, autant se dire, il faisait une tête et demie plus que moi.
Et vraiment, enfin...
"Euh Jean-Michel, s'il te plaît, sors de classe".
Voilà, c'est ça. Et c'était un peu genre... J'étais la nouvelle.
C'était super chaud. La spécialité du bahut, c'était...
Maintenant, ce n'est plus le cas. Mais quand je suis arrivée,
la spécialité, c'était les élèves, ils rentraient avant toi en classe,
ils fermaient les volets et ils jetaient les tables sur les profs.
D'accord? Ça, c'est la spécialité du bahut, c'est-à-dire qu'en gros,
on m'avait prévenue de ça, genre avant que je n'arrive.
Tu vois, on est loin du carnet de correspondance.
Oui, c'est ça.
Et moi, les premières semaines, ils ne m'ont pas fait ça,
mais il y avait ce gamin qui se faisait virer parce qu'insolence,
violence, etc. Et donc, je le virais toujours dans les 10-15 premières minutes.
Et ce jour-là, il me dit, "non mais madame, aujourd'hui,
je vais rester toute l'heure". Je lui ai dit, "ok,
super, cool". Et en fait, il fait dinguerie sur dinguerie.
Je suis désolée, mais non, tu vires quoi, c'est pas possible.
Et là, il me regarde et il fait "non". Et vraiment,
il fait un geste extrêmement théâtral où je vois ses mains se coller sur sa table.
Mais moi, je n'ai pas compris parce que je n'ai pas vu,
en fait, j'ai 25 gamins. Et en fait, je lui dis,
"ben si, tu vas quand même partir, en fait". Et là,
il me dit "non". Et vraiment, il y a un petit jeu de ping-pong.
Oui, non, oui, non, oui, non. Et là, je me dis, mais qu'est-ce que je suis en train de foutre?
Et en fait, à la fin, il m'explique, il me dit, "ben non,
je me suis collé à la table". Mais moi, au départ,
je me dis même pas, c'est à la glu, tu vois, je me dis,
genre, il a mis de la colle UHU et il s'est collé,
donc je lui dis, "bah si, ça se décolle, tu vois".
Et là, non, je vois vraiment que c'est de la super glu,
mais genre, glu ultra intense, genre, fixation extrême,
je sais pas quoi, là, tu vois. Et là, je suis, mais qu'est-ce que je fous là?
Très brillant, mais très stupide, du coup.
Non, mais très stupide. Et c'est ce que je lui ai dit.
Je lui ai dit, mais mon gars, cool, là, en effet,
je ne peux pas te virer parce que tu ne peux pas passer la porte.
Mais tu vas perdre ton épiderme.
Non, mais c'est surtout dans une heure, en fait, quand ça va sonner.
Tu ne peux toujours pas sortir.
Tu ne peux pas sortir. En fait, tu es coincé avec moi toute la journée,
minimum. Et là, j'ai vu le gamin, électro-encéphalogramme plat.
Genre, merde. J'avais super pris le truc.
"Mais quelle bonne idée j'avais eue. Ah mince..."
C'est ça. Et là, vraiment, et donc la classe, à ce moment-là,
explose de rire, mais vraiment explose. Mais moi,
je ne sais plus quoi foutre, quoi. Je suis là, je me dis,
mais putain, mais où je suis? Et donc, on avait,
je me souviens, j'avais appelé au téléphone le secrétariat pour dire,
voilà, j'ai un problème. Et en fait, le CPE était remonté avec l'assistant,
enfin, ce qu'on appelle l'homme à tout faire, quoi,
qui était en train de décoller à l'acétone avec un,
je ne sais plus quoi.
Oui, parce qu'en plus, il a dû avoir mal, cet enfant,
après.
Mais il a mis deux heures, une heure et demie à se faire décoller,
mais tu sais, on le décollait au fur et à mesure,
comme ça, avec le petit truc d'acétone... Et ça,
c'était ma première semaine. Ça, c'était ma première semaine.
J'en avais un autre qui s'appelait... Enfin, je ne peux pas dire son nom,
mais qui s'appelait...
Jean-Michel. Tout le monde s'appelera Jean-Michel.
OK, c'est un garçon aussi, celui-là, qui était arrivé en troisième,
mais en fait, avait un trouble cognitif qui n'avait jamais été diagnostiqué.
En fait, nous, c'était de notoriété publique, quoi,
dans le bahut, mais les parents avaient refusé tout test.
Sauf que ce gamin, en fait, son cerveau, il faisait reset toutes les heures.
Mais genre vraiment, reset, quoi.
Comme une sorte d'Alzheimer de la mémoire immédiate?
Ouais, enfin, je pourrais pas trop te dire, mais si tu veux,
pendant une heure, tu lui apprenais à écrire son prénom,
tu sais, comme un petit CP, quoi. A la fin de l'heure,
il savait écrire son prénom, l'heure d'après, cours d'après,
impossible, il fallait toujours recommencer.
Ah la difficulté, pauvre enfant.
Non mais il est trop chaud, trop chaud. Et puis donc un enfant qui évidemment est en giga
difficulté, donc forcément te retourne la classe parce que c'est le seul moyen qu'il a d'exister en
fait.
Oui, oui, bien sûr.
Donc ouais, moi j'arrivais avec ça, avec un contexte d'une violence extrême.
Enfin moi j'ai quand même eu des bagarres dans mon bahut,
enfin monstrueuses. Moi, je me suis fait déboîter l'épaule par un élève.
Donc, vraiment, enfin...
C'est dangereux, le métier d'enseignant.
C'est dangereux, oui. Je me suis fait déboîter l'épaule par un élève en voulant...
C'était Jean-Michel.
C'était un autre Jean-Michel. C'était un autre Jean-Michel.
Ça faisait deux ans que je l'avais. Et tu vois, donc,
tu as ce contexte-là qui est d'une violence terrible physique.
Ensuite, une violence psychologique aussi, parce que tu dois gérer des enfants qui sont,
en fait, en galère totale. Et surtout, quand tu veux les aider,
ils ne sont pas forcément volontaires.
Ils ne se rendent pas compte aussi, des fois.
Si, alors franchement, quand tu es en très, très grande difficulté,
tu te rends compte. Mais quand tu n'as pas la famille avec,
quand tu n'as pas les assistantes sociales, parce que les assistantes sociales,
elles font ce qu'elles peuvent.
Puis elles sont obligées, les assistantes sociales sont obligées d'avoir l'aval de la famille.
C'est ça, en fait, c'est ça. Et même si elles font un travail,
enfin nous, on a une assistante sociale à demeure au bahut,
parce qu'on est dans une zone très, très, très, très compliquée.
Elle est incroyable. Mais même avec toute la bonne volonté du monde,
en fait, il y a des stéréotypes, il y a des angoisses des familles.
"Non, mais mon fils, il n'est pas fou". Par exemple,
quand on dit qu'il faut faire un test, je ne sais pas,
par exemple, parce qu'il est dyslexique, quoi, et qu'on soupçonne une très grosse dyslexie.
"Non, mais mon fils, il n'est pas fou". "Non, mais ce n'est pas parce qu'on te dit qu'il a besoin de faire un test qu'il est
fou". "Ah oui, mais non". Et donc, en fait, on se retrouve parfois à des murs parce que telle
culture associe tel truc.
Oui, en fait, il y a des biais sociétaux énormes.
C'est ça. Ah oui, non, mais la dernière fois que quelqu'un a fait ci,
il s'est retrouvé avec ça. On se retrouve…
C'est vrai que la santé mentale, déjà, en France…
C'est pas ouf. Et on a beaucoup d'a priori dessus,
etc. Donc, oui, moi, j'ai eu des années où, en gros,
j'ai un peu l'impression d'être toute seule en train de nager,
dans un courant qui n'était pas forcément en ma faveur.
Oui, c'est-à-dire qu'en fait, t'es arrivée dans un milieu extrêmement difficile avec aucune aide.
Non, et aucune formation.
Aucune formation, aucun soutien. Enfin, si ce n'est tes collègues,
mais je veux dire, en tout cas, pas de soutien réel de l'État au hasard.
C'est ça. Et puis, pas forcément une aide non plus institutionnelle.
Moi, quand même, c'est pour ça que maintenant, je suis formatrice.
J'accueille des élèves stagiaires chez moi, dans mes classes.
J'ai toujours des gamins qui vont passer le CAPES,
qui passent une année avec moi en cours. Parce que c'est dans leur formation maintenant.
Et c'est justement pour qu'ils ne se retrouvent jamais dans ce que moi,
j'ai vécu.
Ouais.
C'est-à-dire qu'en fait, t'as une solide... Bah déjà,
être enseignant, c'est être seul. T'es seul face à 25 gamins.
25, c'est optimiste.
Oui, bah en REP+, on est 25. Parce qu'en fait, on estime que on a des difficultés qui sont un
peu... Voilà, sportives.
Un peu rock'n'roll.
Voilà. Voilà. Voilà. Moi, il y a des... Mon mec, quand on a eu une année où...
Bah donc, lui, il était en train de terminer sa thèse et moi,
j'étais en train de survivre, dans mon bahut. Et ça a été très,
très rock'n'roll. Parce que lui, il me voyait, je rentrais le soir,
je lui ai raconté des trucs, mais il me regardait et me disait,
"mais qu'est-ce que tu fous là-dedans? Enfin, qu'est-ce que tu vas faire?"
Et lui, il a essayé de survivre à sa thèse et qu'on sait tous qu'une thèse,
c'est très difficile. Donc, voilà. Voilà. Et vraiment,
mais, well, vraiment, moi, je me souviens, j'avais pas de formation.
Et encore aujourd'hui, même s'ils ont donc un stage où ils sont en fait les jeudis et vendredis
avec des classes en charge, ils sont jamais en classe avec des classes à charge seuls.
Donc déjà, en fait, c'est toujours un peu biaisé parce que quand tu tiens une classe,
bah en fait... t'es pas encore là.
Oui, c'est pas pareil, deux que un.
C'est pas pareil deux que un.
Deux, c'est quand même deux fois plus que un.
Oui, mais c'est surtout qu'en fait, s'ils prennent une décision hasardeuse,
dirons-nous, moi, je suis toujours là pour qu'ils retombent sur leurs pattes.
Oui, bien sûr.
D'accord? Mais par exemple, avec des gamins qui sont en surcharge sensorielle,
par exemple, t'as pas le droit de faire cette erreur-là.
Oui.
Parce qu'en fait, sinon, tu peux alimenter la crise.
Et moi, je l'ai vécu. J'ai vu des gamins, un gamin notamment,
TDAH, très très très très très fort. Et à cette époque-là,
je n'étais pas très très très bien formée. Et en fait,
au lieu d'annihiler la crise et de réussir à passer à autre chose,
je l'ai fait exploser. Je lui ai dit que là il commençait à me casser les bonbons quoi et en fait je pense qu'il avait senti
qu'il était en train de dégoupiller et qu'en plus comme je ne l'aidais pas à redescendre,
j'ai dégoupillé encore plus quoi et donc ça a fini où il a crashé sa main dans un mur quoi.
Ah oui, crashé, j'étais partie sur...
Oui, il a mis le poing dans le mur, quoi. Et donc après,
il est allé à l'infirmerie parce qu'il s'était fait très très mal.
Mais toi, t'es là. Et en fait, t'es seule. Et en plus,
tu sais que t'as été maltraitant. C'est ça qui est dur.
C'est pour ça qu'après, moi, j'ai essayé de me former un peu par moi-même et les réseaux sociaux,
ce qui n'est pas forcément la meilleure des choses à faire.
Mais au moins, tu sais faire quelque chose. Parce qu'en fait,
tu te rends compte que t'es maltraitant. Et que si tu es devenu enseignant,
comme tu le disais au début du discours, parce que tu avais une vocation et que tu croyais en
quelque chose, en fait, tu ne peux pas supporter d'être maltraitant.
Et en fait, voilà. Moi, j'ai eu beaucoup d'enfants neuro-A dans mes premières années.
Donc moi, c'est ma 14e année. Je pense que j'ai fait 7 ans où j'ai participé à la violence
institutionnelle. Parce que je ne savais pas, parce que je savais,
en fait, je disais juste, "ah bah oui, celui-là,
il fait chier, parce que celui-là, il est ceci, il est cela".
Je leur ai collé des étiquettes, très fort, et en fait,
je me posais, en fait, j'étais tellement dans la survie,
de me dire, il faut que je survive à faire mes cours,
à faire ceci, à faire cela. En fait, j'étais dans la violence aussi,
je continuais cette violence institutionnelle d'enfants qui,
à mon avis, se sentaient dévalorisés, se sentaient machin.
Et je ne les ai pas aidés parce qu'en fait, j'avais trop de charge mentale.
Oui, tu essayais déjà de surnager à ta vie scolaire.
C'est ça, à la vie scolaire, au fait que tu en as aussi 24 autres,
tu vois, et qu'on ne t'a pas expliqué, on ne t'a pas appris.
Et en fait, au fur et à mesure que tu croises des TDAH,
que tu croises des DYS, que tu croises des TSA, que tu croises...
Déjà, tu les reconnais au fur et à mesure. Même si au début de l'année,
tu vois, tu n'as pas le PAP ou tu n'as pas le PAI.
Donc, c'est le projet personnel d'accompagnement personnalisé.
C'est ça, et individualisé. Et les PAI, c'est plutôt pour tout ce qui est les enfants qui ont
besoin de médicaments, par exemple, genre, je sais pas...
Oui, de l'insuline pour le diabète.
Oui c'est ça. Et donc, t'arrives au bout d'un moment,
même si t'as pas encore les documents officiels,
à te dire, "ok, bon, celui-là, petit TDAH, peut-être pas diagnostiqué,
mais petit TDAH".
En fait, par empathie, parce que du coup, tu comprends mieux,
parce que tu as vu par expérience.
C'est ça, c'est ça. Et maintenant, enfin, j'ai pas besoin forcément d'un diagnostic pour me dire,
"bon, ok, là, il y a un petit truc, donc on va aller là-dessus".
"Là, toi, tu réagis plutôt comme ça. On va aller dans ce sens-là".
Voilà, mais, bah donc, ouais, 7 ans où finalement,
je me forme, mais en étant pas... Enfin, c'est pas je me forme,
mais je me...
C'est empirique, en fait.
Je découvre, je découvre et je découvre que certaines de mes réactions vont créer certains trucs et
certaines autres... Ouais, en fait, je me sens un peu comme l'apprenti magicien,
tu vois?
Oui oui.
Genre, je fais des expériences... Empiriques. Et j'attends.
Complètement empirique. T'es obligée de faire sur l'expérience,
quoi.
Et donc, et en fait, ça fait que je fais plein d'erreurs et que je fais plein de bêtises et que je pense que j'ai pas été
bienveillante avec des élèves, je pense que j'ai pas été bienveillante avec des parents.
Et ça, je m'en excuse aussi beaucoup parce que je pense que les parents de gens qui ont des
parents, qui ont des enfants, qui ont des situations de handicap ou des choses comme ça,
en fait, je comprends qu'au bout d'un moment, ils ne répondent plus à l'école parce que s'ils ne t'appellent que pour dire
que ça ne va pas et qu'en plus, finalement, on est très jugeant quand on dit ça.
« Ah ouais, votre enfant, il ne fait que bavarder,
il ne fait que ci, il ne fait que ça. » C'est un peu sous-entendre que leur éducation,
elle ne fonctionne pas non plus. Et donc, je comprends qu'on soit dans ce jugement et qu'en fait,
les parents sont...
Des gens en détresse.
Des gens en détresse, voilà, et qu'en fait, on leur met la tête sous l'eau.
Donc, je comprends. Et au bout d'un moment, je me dis « Ok,
maintenant que j'ai certaines habitudes, maintenant que je sais voir des choses et tout,
comment je fais? » Puis bon, mes cours sont quand même préparés.
Au bout d'un moment, tu vois, je n'ai plus à tout refaire.
Je me dis que si je n'ai plus à tout refaire, il faut que je refasse pour ceux qui ont des
troubles. C'est parce qu'ils ne suivent pas mes cours qu'ils font chier dans mes cours.
Tu vois, enfin, moi, un gamin, par exemple, qui ne sait pas,
donc, qui est dyslexique, si je n'ai pas adapté mon texte...
Bah il n'y peut rien.
Il n'y peut rien et donc, en fait, il ne peut pas faire l'exercice.
Donc, en fait, il va bavarder avec son copain et donc,
il va déranger mon cours parce qu'en fait, je ne peux juste pas lui donner le truc.
Je ne lui donne pas les clés pour que lui, il puisse expérimenter la même chose que son camarade.
Bah là pour la dyslexie, c'est marrant parce que j'ai reçu la saison précédente Aurélie qui est sur Instagram @6foisdys et
en fait elle est multi-dys donc elle a plusieurs caractéristiques de dys et du coup elle a fait un livre pour expliquer
tout ça et qu'il soit inclusif pour les personnes dyslexiques donc tout aligné à gauche,
pas justifié, utiliser un arial taille 12 pour que ce soit suffisamment grand,
etc. Que les phrases se finissent bien à chaque fin de page et que ça ne reporte pas sur une autre
page. En tout cas, elle a beaucoup, beaucoup travaillé ça.
Et c'est vrai qu'en fait, aujourd'hui, les manuels scolaires ne vont pas être prévus.
Il va y avoir des textes qui vont être avec des empattements,
donc les dyslexiques ne peuvent pas les lire.
Moi, j'utilise assez peu les manuels scolaires. Alors,
pour d'autres raisons aussi, c'est parce que... Déjà parce que je trouve qu'il y a certains documents qui sont complètement
what the fuck. Bref. C'est ma liberté pédagogique.
Mais voilà, je trouve qu'il y a des termes qui sont encore très surannés,
etc. et qui sont pas expliqués. Enfin, tu vois, ils vont pas mettre 15 astérisques en bas de page,
quoi. Donc, et puis même un astérisque en bas de page,
c'est pareil pour des élèves qui sont en difficulté.
En fait, ils ne vont pas avoir l'astérisque. Donc,
moi, tu vois, je retape, j'écris, je mets la définition dans le texte.
Donc, en fait, moi, j'utilise très peu les manuels.
Ils peuvent me donner des idées.
En fait, c'est toi qui utilises les manuels?
Ouais, c'est ça, en fait, ils me donnent des idées.
Tu vois, je me dis, "ah ouais, ce document, pourquoi pas?
Mais il faut l'expliciter d'une autre façon". Voilà,
je me dis, "OK, ça me donne une base de réflexion.
Et après, je fais ma tambouille" parce qu'en plus,
il y a des trucs. Donc, moi, je me suis rendu compte,
quand tu n'aimes pas l'exemple que tu fais, en fait,
ça ne passe pas. Tu vois, moi, mes troisièmes, voilà,
mes troisièmes, on te fait un chapitre où tu vas faire les espaces de faible densité en France.
En gros, le trou du cul du monde, quoi.
La diagonale du vide.
Oui, c'est ça, qu'on n'appelle plus la diagonale du vide.
C'est un peu suranné, justement. Voilà, les espaces de faible densité.
C'est vraiment le nom.
C'était clair, pourtant, la diagonale du vide.
Oui, mais en fait, parce que c'est pas tout à fait une diagonale.
Oui, la ligne courbe du vide.
C'est ça. Et donc, souvent, tu fais un truc en Auvergne,
ou que sais-je, et moi, en fait, ça ne me parlait pas du tout.
Donc, je fais, bah non, moi, je suis partie sur le clip de Kamini,
plutôt. Tu vois, qui s'appelle Marly-Gomont. Voilà.
Et donc, on regarde le clip de Kamini avec Marly-Gomont.
Mes élèves, ils sont morts de rire quand ils le voient danser avec des vaches et des vieilles
personnes et machin. Mais en fait, eux, ça leur parle.
En fait, ils ont le clip ensuite en tête et tout.
Bah c'est visuel. Et c'est dans leur culture.
Et même un gamin qui va avoir des troubles, par exemple,
de l'attention, en fait, comme ça change, le support,
il change. Tu vois, on n'est pas sur un support où il y a un texte,
etc. Évidemment, le texte, il finit dans leur cours quand même parce que,
ils ont besoin d'avoir un souvenir parce qu'ils passent un brevet et qu'il faut une trace écrite.
Mais le gamin a, dans sa mémoire...
Ils ont contextualisé. Ils ont associé le texte.
Voilà. Il a dans sa mémoire une vache. Donc, à un moment,
Kamini, il dit, "ouais, il y a trois vaches et puis il n'y a rien".
Et puis après, il te dit, "ouais, pour aller à l'hôpital,
c'est 50 bornes". Et tu vois, en fait, le bus qui fait vraiment les 50 bornes.
Enfin, tu vois, donc en fait, les gamins, ils voient visuellement ce que c'est qu'un espace de faible densité avec une population
vieillissante parce qu'en fait, Kamini, ses voisins,
c'est que des personnes qui ont 70 ans, tu vois.
Donc, tu les vois dans le clip, etc. Et en fait,
en changeant le support, en le transposant, ben voilà,
c'est un peu plus fun que de se dire, bon, alors on va faire les Cévennes.
Voilà. Et en fait, moi, je l'ai fait plusieurs fois,
les Cévennes. Et vraiment, ça me gonflait, mais puissance 15 000.
Et en fait, je me suis dit que si je m'enquiquinais,
mes élèves, ils s'enquiquinaient. Et en fait, on s'enquiquinait ensemble et on n'apprenait rien
ensemble. Donc voilà.
Puis là, ça fédère, du coup.
Ouais. Alors, ouais. Souvent, t'as ça. Et puis, t'as un moment où moi,
je fais, donc toujours avec mes troisièmes, c'est un truc qui marche beaucoup,
pareil, notamment avec mes élèves qui sont en très grande difficulté.
On fait les régimes totalitaires, donc la montée des extrêmes dans les années 20-30.
20-30 de 2000?
Haha non, alors moi je suis... Et on fait un parallèle avec Star Wars.
Ah, bien vu!
Et en fait on fait le fameux discours de Palpatine quand il arrive...
La République...
Voilà, et Padme qui termine en disant, "ainsi meurt la liberté sous une pluie d'applaudissements".
Elle est tellement forte cette phrase.
Elle est incroyable. Mais surtout, quand je commence mon cours en disant « Aujourd'hui,
on fait Star Wars », là les 3èmes se disent souvent « Ça y est ».
Souvent, c'est en décembre, en plus. « Ça y est,
on l'a perdue, la pauvre. » « On l'a cramée. » « Elle est foutue.»
« Madame, madame, vous allez bien?»
Et justement, après ça, on part justement sur quelque chose de plus créatif où je leur demande de
faire une affiche de propagande. Alors, je demande justement que ce ne soit pas de la propagande
politique, parce qu'après, on risque de partir sur des trucs un peu compliqués,
qui mèneraient à des conseils de discipline, à mon avis.
Mais donc, ouais, là, souvent, ils choisissent des trucs sur l'environnement,
sur le racisme ou des trucs comme ça. Et donc, ils font leur affiche de propagande pendant les
vacances. Et souvent, justement, mes élèves qui peuvent être en difficulté parce que différents et
tout, c'est souvent les plus créatifs. Et c'est le moment où en fait ils ont une putain de note de ouf parce que alors maintenant
je me fais un peu attention, moi je demande plus,
je demande que ce soit dessiné et tout parce que au temps de l'IA ça commence à être un peu
compliqué.
Oui.
Mais voilà et ils font des trucs souvent assez incroyables et il y en avait un justement qui
avait... Alors ça c'est une...
Jean-Michel.
Alors ça c'est une... Ah c'est une Jeanne Micheline.
C'est une Jeanne Micheline.
C'est une Jeanne Micheline qui m'avait fait un truc justement pour l'inclusion.
Ça, c'est super.
Et justement, dire que...
Ce qui prouve bien que, encore une fois, les particularités ne font pas d'une personne,
une personne débile.
Ah bah absolument pas, non, non.
Ça veut juste dire qu'il faut prendre le bon angle.
C'est ça. En plus, elle était incroyable en dessin.
Enfin, moi, là, et puis moi, j'en ai un cette année qui était aussi TSA.
Alors, lui, pas un TSA trop lourd parce qu'il n'était pas en ULIS ni rien,
mais il était en classe ordinaire. Mais ce gamin m'a...
Je pense que c'est l'une des histoires qui m'a le plus touchée et qui m'a le plus impressionnée.
C'est un gamin que j'ai vu changer en sixième et en cinquième.
Il est parti d'un endroit...
Au collège, tu peux les avoir plusieurs fois?
Bah oui. Et il est parti en sixième, ultra recroquevillé,
pas de copains, pas de... une routine giga, stricte.
Le premier jour, il est retourné à l'école maternelle,
enfin à l'école primaire quoi. Si tu veux, après le cours,
il est allé, parce que normalement il avait études,
il est retourné faire l'étude à l'école primaire et il n'est pas rentré chez lui,
la maman elle a téléphoné parce qu'elle était paniquée.
Parce que c'était son habitude.
Ouais, et dans une rigidité, tu vois, habituelle et tout,
très très forte. Et là, à la fin de sa cinquième,
il a donc deux copains, mais vraiment deux vrais,
vrais copains, ils sont toujours fourrés ensemble.
Par exemple, il s'est ouvert à moi. Enfin, moi, j'ai pu rentrer dans son...
Enfin, on est plusieurs profs à avoir pu rentrer dans son univers,
notamment l'univers artistique aussi. Moi, il m'a fait la guerre de 100 ans,
enfin, certains événements en BD, quoi.
Ah oui d'accord, à ce point de douance.
Ah oui, super doué. Super doué et en fait, finalement,
c'est comme ça que je l'ai évalué. En fait, il s'était fait un kiff,
il s'était enjaillé, il m'avait fait les rois maudits et tout.
Et en fait, j'ai dit, "ok, c'est ça que je vais évaluer".
Parce qu'en fait, tu...
Tu as compris l'histoire.
C'est ça. Enfin, moi, quand je lis ta BD, t'as compris qu'il y a eu un problème de succession,
que ça a créé une guerre entre la France et l'Angleterre,
que... Enfin, ok, t'as compris.
Il avait tout compris, il avait juste restauré ça,
restitué ça sous...
Et en fait, c'est ça, le jour du vrai contrôle, alors que j'avais fait,
j'étais un peu, j'avais un peu le seum ce jour-là parce que j'avais fait vraiment une évaluation
très, très, très, très adaptée. Il m'a rien rendu et en fait,
il avait fait que dessiner. Et en fait, il avait fait,
tu vois, un peu le, enfin, tu sais, une ébauche,
quoi, de ce qui, de la BD.
Du tome 2.
De la BD et je lui ai dit, "ok, très bien, t'as une semaine.
Dans une semaine, tu me le rends. Et c'est ça que je vais évaluer".
Bah c'est génial !
Et je l'ai évalué, et il s'est pris une putain de note.
Moi, évidemment, je lui ai dit, "je n'ai pas évalué le dessin,
la perspective, tout ça, je ne peux pas trop t'évaluer".
Mais le contenu qu'il y avait dans les bulles, ça marche.
C'est pas ce que je voulais à la base, mais ça marche.
Je m'adapte. Et je n'aurais absolument pas fait ça il y a six ans,
quoi.
Bah du coup tu as l'expérience maintenant.
Il y a six ans, t'aurais pas fait, t'aurais pas fait,
tu te prends une bulle, quoi.
Jeu de mots.
Exactement. Voilà, c'est ça. Moi, je suis la reine des calembours.
Vous pouvez apprécier donc mes futurs cours d'histoire géo.
Mais voilà. J'aurais été beaucoup plus rigide, etc.
Je ne me serais pas adaptée. Mais là, je t'avoue que le moment,
j'ai quand même grave le seum. J'étais genre, "putain..."
"J'avais fait un truc super!"
Non, mais vraiment. Et puis maintenant, au temps de l'IA,
justement, moi, c'est un life changer. Je peux faire toutes mes évaluations pour n'importe quel de
mes élèves, au lieu de passer...
En fait, ça te fait gagner du temps parce que du coup,
t'as tes idées et ça te permet de mettre en forme,
en fait.
Ouais, c'est ça. Et puis même, tu vois, j'ai mon...
C'est comme si t'avais un assistant.
Ouais, en fait, c'est donc... pour ne faire de la pub à personne,
j'utilise donc trois. Non mais c'est vrai, en plus,
j'en utilise trois. J'utilise Claude parce que mon mari l'a de façon illimitée.
Et donc, je pique à mon mari l'illimité. J'ai évidemment ChatGPT parce que c'est le plus
généraliste et que voilà. Et j'ai Mistral. Ok.
C'est pour l'image plutôt, Mistral?
Non, c'est parce qu'on nous conseille en fait, comme c'est français,
on nous conseille quand même "éducation nationale".
Bien sûr.
Et puis même au niveau stockage sur les serveurs et tout,
c'est quand même un peu mieux. Et donc, tu vois,
en fonction de ce que j'ai à faire, par exemple,
ChatGPT, je vais lui donner juste, je ne sais pas moi,
mon contrôle. Je vais dire ok, c'est un contrôle niveau sixième,
je veux que tu le fasses pour quelqu'un qui est non lecteur et que tu l'adaptes.
Je lui donne à bouffer et je lui dis fais le moins en forme de QCM par exemple.
Oui en fait tu lui donnes tous les bullet points et lui il va te faire les jolies lettres.
Oui et par exemple... Mais Claude tu vois ça va être plus...
Moi justement je vais plus l'utiliser pour avoir un truc un peu plus fin.
Tu vois enfin genre j'ai quelqu'un qui est dyslexique mais qui est capable d'écrire.
Est-ce que tu peux faire plutôt des textes à trous?
Les textes à trous sont souvent bien foutus chez Claude.
Donc voilà. Voilà, donc en fait, je prends un peu de chacun et comme ça,
ça me permet, je me suis enquiquinée une fois à faire le truc des généraux,
quoi. Et après, je les donne à manger aux IA et les IA me les adaptent.
Et donc, je dis, ben voilà. Et puis, surtout, là,
le truc absolu, justement, j'en parlais avec mon mari parce qu'il bosse un peu dans l'informatique,
c'est le goal absolu de, je pense, beaucoup d'enseignants qui veulent être dans l'inclusivité,
ce serait vraiment qu'on puisse rentrer les PAI et les PAP.
Donc évidemment, ça pose une question de la protection des données personnelles,
etc.
Oui, tout à fait, parce que là, c'est du médical.
C'est du médical, mais franchement, si on pouvait avoir ça,
et genre je dis, voilà, j'ai tel élève, voici ses besoins,
ses attendus, j'ai besoin de lui faire une évaluation de tel niveau,
sur tel chapitre.
Oui, c'est-à-dire qu'en fait, tu pourrais enregistrer chaque élève dans une sorte de petite boîte,
un répertoire d'élèves.
C'est ça, un répertoire.
Et après, tu dis, bon, voilà, Jean-Michel 1 : Klouc.
Et en fait, ressortir... Enfin, moi, personnellement...
Il y aurait déjà, en fait, toutes les caractéristiques...
C'est ça, pour adapter les évaluations. C'est ça.
Moi, je pense qu'autant de l'IA... Bon, déjà, je pense que mes collègues qui ne se forment pas à l'IA et qui n'utilisent pas
l'IA font une faute professionnelle. Moi, personnellement,
je pense que c'est une faute professionnelle. Parce que justement,
maintenant, on a des outils pour inclure tout le monde.
Et en fait, avant, ce n'était pas le cas.
Oui, puis là, pour le coup, c'est l'utilisation de l'IA qui ne va pas voler le travail de quelqu'un parce que c'est ton travail
et tu l'utilises juste comme assistant.
C'est ça. Et en fait, moi, j'ai plein de collègues qui me disent...
Enfin, voilà... Moi, c'est vrai que j'ai 125 élèves chaque année,
mais je ne suis pas prof de sciences physiques ou je ne suis pas prof de musique ou je ne suis pas
prof... Eux, ils mangent 500 élèves, quoi. Ou SVT,
par exemple. Et eux, ils me disent, "bah ouais, mais en fait,
moi, si je devais faire vraiment une adaptation pour tous les élèves qui ont besoin d'adapter,
en fait, il me vaudrait, je sais pas, pour un contrôle,
30 ou 35 sujets, quoi". En fait, c'est inhumain.
Oui, parce qu'en fait, là, dans tes 25 élèves que tu as par classe,
il y a plusieurs personnes en situation...
Moi, par exemple, chez mes sixièmes cette année, j'avais un,
deux… Je parle juste d'une sixième, d'accord? Une sixième,
25 élèves.
Oui, dans une classe.
Dans une classe de sixième de 25 élèves. J'avais un,
deux, trois, quatre, cinq, six. J'en avais six.
Six Jean-Michel et Jeanne-Micheline.
Six Jean-Michel et Jeanne-Micheline, avec chacun leurs problématiques,
des TSA, des HPI, des TDAH.
Du DYS?
Alors, les DYS, j'en avais qu'un de DYS et j'avais aussi des retards cognitifs,
donc non-scripteurs, non-lecteurs, voilà. Donc ça,
et seulement dans une classe.
Oui, et le reste des Jean-Michel et Jeanne-Micheline qui sont là...
Bah, sont pas forcément d'un gros niveau non plus,
tu vois.
Oui, voilà, c'est des élèves qui sont en difficulté,
mais c'est plus de la difficulté scolaire, pas cognitive ou procédurale ou des choses comme ça.
Mais tu vois, enfin...
C'est juste qu'ils font partie d'une catégorie de population qui malheureusement est défavorisée et
donc ils ont des difficultés.
Exactement.
Mais du coup, là, c'est juste qu'ils ont plus besoin d'une aide,
voilà.
Et donc, ça, c'est qu'une classe. Ouais. D'accord?
Oui, parce que là, c'était une classe de sixièmes.
Une classe de sixièmes.
Et après il y a les autres classes de sixièmes, cinquièmes,
quatrièmes et troisièmes.
Moi, j'ai cinq classes, quoi.
Oui, réparties dans des niveaux.
Ouais, j'ai cinq classes réparties sur trois niveaux.
Trois?
Ouais, en fait, moi, j'ai des sixièmes, des cinquièmes et des troisièmes.
D'accord, pas de quatrièmes.
Non, parce que j'aime pas le programme de quatrièmes.
Voilà, c'est très honnête. Enfin, en fait, j'aime bien le programme de géographie.
Moi, je suis... Avant d'être professeur d'histoire géographie,
j'ai fait des études de géographie.
Oui, mais ça, c'est ça que je ne comprends pas.
Je suis un dinosaure, enfin, une exception. Enfin,
en fait, souvent, les professeurs d'histoire-géo ont fait des études d'histoire.
Ah.
Et c'est pour ça que souvent, quand vous avez fait de la géographie,
vous avez détesté la géographie, parce que c'est des gens qui n'aiment pas la géographie,
qui ont fait de la géographie avec vous et qui vous l'ont enseignée.
Bon, je viendrai dans tes classes pour apprendre la géographie.
Mais la géographie, c'est génial, vraiment. Moi, j'ai découvert la géographie à la fac.
Moi aussi, j'ai décidé de faire des études de géographie parce que j'étais excellente en histoire et que je savais que le
jour du concours, je carburerais en histoire et que je cartonnerais tout.
Sauf que comme j'étais nulle en géographie, je m'étais dit pour avoir un concours où il y a de
l'histoire et de la géographie, il faut que je cartonne tout aussi en géo.
Et donc, après mes années de classe préparatoire,
parce que j'ai fait trois années de classe préparatoire,
littéraire.
Ah oui, courage quoi.
Ouais, ouais, non, mais c'était hypokhagne, khagne,
j'ai cubé ma khagne, j'ai été sous admissible, enfin,
voilà. Vraiment, j'ai lutté.
Tu envoies.
Voilà, et après, donc, j'ai fait mon master et pour mon master à Paris,
j'ai choisi la géographie et ça m'a permis de cartonner aussi en géographie et j'ai découvert la
géographie grâce à ça, quoi. Et vraiment, bah, tu fais des trucs,
enfin, tu peux faire des trucs de ouf, comme ça.
Alors il faut que je vienne dans ta classe pour voir tout ça.
C'est trop, trop cool. La géographie, c'est génial,
mais il faut juste bien l'enseigner.
Je pense que c'est super que tu existes parce qu'en vrai,
moi, c'est pareil. J'ai eu des profs d'histoire géo,
je me suis dit, mais c'est quoi ce programme nul?
Et donc, voilà. En géographie, en quatrième, c'est génial parce qu'on fait la mondialisation.
C'est-à-dire qu'en fait, c'est déjà un truc qui est super pour les élèves parce qu'ils voient le
sens. Moi, j'ai eu, il y a quelques années, des quatrièmes.
C'était l'époque où on avait tout ce qui était problèmes migratoires,
avec les Syriens qui arrivaient et tout. Et donc,
moi, forcément, j'avais des élèves qui venaient de ces flux migratoires parce qu'ils avaient fui la
guerre, etc. Moi, j'avais beaucoup de primos arrivants,
donc de gens qui ne parlaient pas français et qu'on met dans des classes de français.
Enfin, tout va bien. Et qui vont six heures de français et tout le reste des cours où ils
comprennent rien. Et donc, moi, j'avais justement fait une étude de cas,
puisqu'en géographie, on parle d'études de cas, où c'était un Afghan qui partait d'Afghanistan,
qui faisait le chemin de la migration en traversant la Méditerranée,
etc. Et qui est arrivé en France.
Donc ça leur a extrêmement parlé.
En fait, ça leur a giga parlé et c'est pareil, c'est ça.
Et après, je leur avais fait la... Parce qu'il y en avait aussi quand même qui avaient des discours
un peu... Tu vois, ceux qui sont de deuxième, troisième génération?
Il y avait quand même des discours où je me suis dit...
Vous êtes un peu border, les gars? Et en fait, je leur avais fait le clip de Bigflo et Oli,
qui est sur une chanson qui s'appelle « Rentrez chez vous ».
Et en fait, c'est l'inverse. Ça commence par « Aujourd'hui,
ils ont bombardé la tour Eiffel ». Et en fait, c'est nous qui sommes attaqués sous les bombes.
C'est vrai. Et du coup, il y a Oli qui meurt à un moment donné,
je crois.
Il y en a un qui ne sort pas de la Méditerranée, en effet.
Parce qu'il y en a un qui est à Paris, l'autre qui est à Toulouse parce qu'il veut retrouver sa
copine pour pouvoir fuir. Ils doivent se retrouver à Marseille.
Et en fait, il y en a un qui n'arrive jamais à Marseille à l'heure parce qu'en fait,
il y a un problème avec le train. Donc la famille part et en effet l'autre n'a pas récupéré sa copine mais va essayer de
passer par un passeur et il est sur une barque et donc ça tangue,
etc. Et puis ça termine pas très bien. Et de l'autre côté de la Médicéranée,
il y a le frère qui est avec ses parents et ils disent qu'ils sont mal accueillis,
etc. Et ça se termine avec ce fameux cri « rentrez chez vous ».
Et donc, le parallèle était quand même assez fifou,
quoi. Et donc, j'avoue, mes élèves un peu border ont été un peu moins border après.
Voilà. Mais bon. Donc, j'aime bien la géographie en quatrième.
Mais par contre, je déteste l'histoire. C'est-à-dire que c'est très mal de dire ça parce que c'est pas très républicain
ni rien. Moi, la révolution française, je l'adore en tant qu'étudiante,
mais il y a des concepts qui sont beaucoup trop difficiles à aborder avec des quatrièmes.
Ils n'ont pas la maturité quand tu dois leur faire l'Esprit des Lois de Montesquieu,
putain, à part se flinguer tous ensemble. Voilà.
Et puis, il y a beaucoup de notions très conceptuelles.
Napoléon, continuateur, fossoyeur de la République.
Qu'est-ce que tu veux qu'un élève de 4e? Ils sont fous,
quoi. Donc, voilà. Donc, comme je n'arrive pas, je n'ai pas trouvé le truc pour les intéresser.
Donc, je n'ai pas de 4e. Mais les 3e, les 5e et les 6e,
c'est vraiment des trucs où ça marche bien. Et puis,
après, c'est des choix aussi avec tes équipes, tu vois.
Moi, je suis co-ordo, c'est-à-dire qu'en gros, il y a trois professeurs d'histoire-géographie et en
gros, c'est moi qui chapote. Et à chaque fin d'année,
c'est moi qui dois faire un peu les dispatchements.
Et pour essayer d'organiser les classes de la meilleure façon possible.
Voilà, et que tout le monde ait à peu près ce qu'il veut,
etc. Et aussi les emplois du temps qu'il veut et le nombre d'heures supplémentaires qu'il veut,
etc. Et j'ai de la chance, déjà parce que j'ai deux perles de collègues que j'aime d'amour,
vraiment d'amour. Et surtout, on a des envies qui sont en fait pas concomittantes.
En fait, vous êtes complémentaires.
Oui, et donc ça permet... La seule chose qu'on a tous,
les trois, parce qu'en fait, on est trois titulaires et on a un TZR chaque année,
parce qu'il y a trop d'heures, et qu'on ne veut pas prendre 50 000 heures supplémentaires.
La seule chose qu'on s'est mis d'accord, c'est que les titulaires,
on a toujours les sixièmes, on a toujours les troisièmes.
On ne les laisse pas en fait au TZR, parce que...
Alors déjà parce qu'on a eu malheureusement une très très très très mauvaise expérience avec un
TZR, ça ne veut pas dire qu'ils sont tous mauvais,
il y a des gens qui sont incroyables avec qui on a travaillé,
qui sont devenus des amis et tout, mais on a eu vraiment une giga mauvaise expérience qui a fait qu'on a fait un peu une
jurisprudence en disant, ok, la troisième c'est l'année d'orientation,
donc on se met tous les trois, on a l'habitude de travailler ensemble pour préparer les brevets
blancs, c'est plus facile, etc. Et c'est pareil pour les sixièmes,
en fait, c'est le moment où ils arrivent, il faut qu'on puisse travailler ensemble pour avoir fait la même chose en termes
de préparation, tu vois, apprendre à apprendre, réviser les chiffres romains,
les trucs comme ça. Donc, il faut qu'on ait des cours ensemble,
en fait. Donc, on s'est dit, OK, on garde ça. Et puis,
le TZR, en fonction des besoins, soit on va lui mettre des cinquièmes,
soit on lui met des quatrièmes, mais jamais plus,
quoi. Et puis c'est pareil, le pauvre, s'il est ou elle est dans un autre établissement,
il ne faut pas qu'il se retrouve avec quatre niveaux à faire.
Oui, au moins comme ça, c'est moins réparti. Enfin,
c'est moins réparti, ça permet de cibler un petit peu plus.
Et comme ça, il peut se taper Napoléon.
C'est ça. Il peut se taper Napoléon. Et pas moi. Moi,
vraiment, je ne fais pas. Désolée à tous les fans de Napoléon qui vous écouteront.
Ouais, mais bon.
Moi non, ce n'est pas mon kiff. Voilà. Désolée.
Ça s'entend, ça s'entend, ça s'entend. Mais du coup,
concrètement, en fait, quand tu es dans ta classe,
vu que tu dois gérer des personnes en difficulté,
des personnes différentes, des personnes qui sont dans des milieux plutôt défavorisés,
donc qui ont aussi des difficultés en dehors de l'école,
etc. En termes de journée, parce qu'en fait, tu les as pendant une heure à chaque fois.
55 minutes.
Oui, voilà. Mais dans les 55 minutes.
Tu n'as pas 55 minutes effectives de cours. C'est un mythe.
Déjà, tu sais quand ils sont dans le couloir. En fait,
tes élèves, tu les connais. T'en as que ça fait plusieurs années que tu les as.
Donc, tu sais, en fonction, s'ils vont te dire bonjour,
s'ils vont pas te dire bonjour, s'ils vont te regarder,
s'ils vont te fuir, alors qu'ils connaissent la règle,
ils vont tout de suite s'asseoir, alors que chez moi,
on s'assoit pas. Tu vois? Tu sais. Et en fait, moi,
ce que j'ai tendance à faire, quand je vois qu'un élève ne va pas,
c'est que je le prends à part. C'est-à-dire que je vais lancer l'activité,
par exemple, imaginons, t'es en sixième, on fait les premières écritures,
vas-y, remplis la carte de croissant fertile, qui est au tableau.
Et je vais prendre le gamin à part, je vais lui dire,
il y a un souci, est-ce que tu veux qu'on en parle?
Parfois, tu ne veux pas qu'on en parle, donc ce n'est pas de problème.
Mais sache que voilà.
Tu ouvres la porte en fait.
Voilà. Ou sinon, si je n'ai pas le temps parce que j'ai vraiment plein de trucs à faire,
je mets un post-it. Tu vois, je travaille. Je suis en train de lancer,
je ne sais pas moi, une activité. Je suis en train de lire,
tu vois, où j'ai donné la lecture à quelqu'un. Je vais écrire sur un post-it et puis je vais dire,
ok, j'ai vu que ça n'allait pas. S'il y a un problème,
tu fais signe. Enfin, voilà. En fait, En tout cas,
l'élève, il sait que je sais. Et après, soit tu es OK et on en discute et machin,
on peut même aller vite fait dans le couloir et moi,
je laisse ma porte ouverte pendant l'activité ou voilà.
Ou tu ne veux pas et il n'y a pas de problème non plus quoi.
Mais au moins, tu as ouvert la porte.
Tu sais que je sais qu'il y a un lézard. Et puis voilà,
souvent les élèves, parfois ils ne te le disent pas à l'instant T parce qu'il y a les pairs et que
c'est compliqué. Mais parfois ils reviennent à la récré.
Ou plus tard.
Oui, quand du coup, ils ont réussi à pouvoir processer un peu comment ils allaient faire
l'explication.
C'est ça. Ou même, tu vois, pas vouloir... Moi, je me souviens d'un gamin.
Alors, lui, donc...
Jean-Michel.
Oui, mais en fait, lui, il était dans un dispositif qu'on appelle les dispositifs ULIS.
En fait, donc, il y a plusieurs... Donc, tu as le collège général,
si tu veux. Tu as les SECPA, qui sont déjà une autre façon d'enseigner,
où là, c'est plutôt pour des enfants qui ont des problèmes d'apprentissage,
mais légers. Ce n'est pas des professeurs, mais c'est des professeurs des écoles qui les ont
parfois. Enfin, qui les ont toujours, d'ailleurs.
Et puis, parfois, ils sont intégrés dans nos cours.
Et puis, les ULIS, c'est autre chose. C'est là pour des handicaps,
en fait, cognitifs, souvent. Et donc, ils peuvent être inclus,
tu vois, dans nos classes. Moi, il se trouvait que ce gamin,
donc, qui avait... Enfin, sa vie, c'était Zola, quoi.
Le pauvre...
En plus d'avoir un trouble cognitif très fort. Ce jour-là,
ça se passait super bien avec moi. Il adore l'histoire géo.
C'était le seul cours d'ailleurs où il était inclus.
Parce que sinon, ça se passait très, très, très,
très, très, très, très mal avec une violence. Il n'arrivait pas à gérer du tout ses émotions.
On va dire ça comme ça. Et ce jour-là, ça ne se passe pas bien.
Mais genre vraiment pas bien. Il ne me dit même pas bonjour.
Et en fait, je le sens, mais toute l'heure sur le point d'exploser.
Et là, c'est le moment où, comme je sais qu'il peut être très violent,
je suis quand même pas très sereine. Et je suis pas très sereine pour mes élèves,
surtout. Parce que moi, je me dis, OK, pour qu'il m'explose la gueule,
il faut quand même qu'il fasse 20 pas. Donc, bon.
Mais pour exploser la gueule de son voisin, c'est juste à côté.
Donc, voilà. Donc, je suis vraiment dans un moment où je suis très,
très tendue. Je passe une heure très, très difficile.
Et surtout, je reviens. Là, lui, je lui ouvre plusieurs fois la porte parce que je sais qu'il va le
dire à personne, en fait. Et finalement, il commence à pleurer.
Et c'est un gamin vraiment dur. Jamais je l'ai vu comme ça.
Et donc je le vois, mais tu sais, pas pleurer, genre à chaudes larmes et tout.
Il se prend la tête dans les mains et tu vois juste les soubresauts du truc.
C'est horrible. Et donc je ne lui donne pas le choix,
je le fais sortir et je sors avec lui. Et en fait,
là, il me dit « Oui, aujourd'hui, c'est mon anniversaire.
» Je dis « Ok, donc bon anniversaire. » Je vois,
j'essaye un peu de... Et il me dit « Ouais», donc il était en foyer.
Et donc handicapé, en foyer.
Ohlala mais quel pauvre enfant...
Donc quand je te dis « Oh là, sa vie. » Et je lui dis « Ok,
d'accord. Et qu'est-ce que je peux faire pour toi et tout?
» Et il me dit « Rien, madame. Mais vous savez, maman,
elle ne m'a pas appelée. » Qu'est-ce que tu dis à un gamin qui est en train de s'effondrer sur toi,
qui a un trouble cognitif, qui a une difficulté à gérer ses émotions?
Tu le sais, c'est diagnostiqué. Et là, tu te dis même sa maman l'a oublié.
Voilà. Et ce soir-là, je t'avoue que quand je suis rentrée chez moi,
ça a été compliqué.
Oui, j'imagine.
Tu vois. Et en fait, le lendemain...
Parce que c'est un enfant qui souffre.
Bien sûr. C'est un enfant qui souffre. Et là, à ce moment-là,
toi, t'as pas de solution, en fait.
Bah oui, parce que tu peux pas remplacer sa mère.
Bah non. Mais voilà. Mais oui. Et c'est un gamin qui aurait clairement pu me claquer dans les
doigts. Et finalement, il a pas claqué. Mais ouais.
Mais il t'a fait confiance pour lui dire ça, déjà.
En fait, je pense qu'il a été assez en confiance pour pleurer et donc après pour pouvoir lâcher.
Mais oui, mais donc en fait, ça veut dire que tu vois,
et c'est parce que j'insistais, là, il ne m'ouvrait pas du tout la porte.
Du tout, du tout. C'est parce que je suis revenue,
revenue, revenue. Puis finalement, quand en fait,
je pense qu'il s'est dit...
Parce qu'il n'avait pas la force, c'était trop dur.
Et je pense que c'est pour ça qu'il a lâché. Mais il s'est senti assez en confiance pour lâcher.
Oui, parce qu'il a vu que tu ne lâchais pas l'affaire,
toi.
Oui, c'est ça. Je suis là. J'ai pas cette réputation en plus d'être quelqu'un qui lâche trop.
Donc voilà. Et puis c'est vrai que t'as ça et puis à côté t'as ton petit TSA qui peut-être n'est pas bien parce que tu lui
as demandé de travailler avec son binôme et que lui,
il avait pas envie de travailler avec son binôme.
Donc tu fais... T'es un peu genre... T'es un peu en train de jongler.
Oui, parce qu'en fait finalement t'es prof d'histoire géo mais t'es aussi assistante sociale,
psy...
Psy, maman, enfin non mais c'est vraiment ça.
Et tu n'as aucune formation, évidemment.
Et j'ai pas de formation. Non, non, et en fait, c'est toujours ça,
c'est aussi trouver la bonne distance. Voilà, parce que bon,
tu...
Mais du coup, de quoi tu t'inspires? Parce que vu que t'as pas de formation,
t'as une formation de professeur d'histoire géo,
quoi.
Ouais, bah je sais, je connais, je sais bien placer les capitales du monde,
tu vois. Voilà, c'est pas mal.
Mais tu t'inspires de manière empirique, c'est ce qu'on disait tout à l'heure,
parce que par rapport à ton vécu...
C'est ça, pendant sept ans.
Mais est-ce que tu t'inspires aussi de ta manière de relationner avec les gens?
Est-ce que tu t'inspires aussi?
En fait, je pense... Alors moi, j'ai eu des professeurs avec qui ça a été difficile.
Je ne suis pas du tout neuroatypique ni rien, mais j'ai eu des professeurs qui m'ont jugé très,
très fort. Je passe un bonjour à mon professeur d'histoire-géographie de Terminale qui m'a mis 5 toute l'année et j'ai eu
18 au bac et j'ai eu 18 au bac blanc, les deux seules fois où il ne m'a pas corrigée.
Et qui m'a dit que je n'aurais jamais mon CAPES et que j'étais nulle et parce que lui l'avait eu au bout de la cinquième
fois. Je l'ai eu donc au premier coup et je l'ai eu avec 14 de moyenne.
Merci! Merci de m'avoir dit que j'étais incapable.
Monsieur Jean-Michel! Tiens!
Et en fait, je pense qu'il y a eu quand même une certaine maltraitance institutionnelle de certains de mes enseignants envers
moi, alors que j'étais une bonne élève. Donc en fait,
il y a ce côté... Je sais que j'ai été une bonne élève,
etc. Et on m'a quand même fait du mal en tant qu'enseignant.
Donc, je n'ose imaginer ce qu'on fait subir à des élèves.
En fait, tu as une notion de l'injustice vécue.
Ouais. Et puis, en plus, même pas, mais enfin, juste,
moi, j'ai eu une prof de troisième en maths. J'ai eu deux au contrôle.
Donc, visiblement, je n'avais pas compris le contrôle.
Elle m'a mis une heure au tableau, et elle a attendu.
Oh non!
Et on a attendu.
Oh mais l'humiliation!
Et finalement, mes copains de troisième m'ont soufflé les réponses.
Je viens d'un établissement privé, c'est pour ça que j'enseigne dans le public.
Voilà. Et au bout de 50 minutes...
Mais là c'est de l'humiliation.
Non, non, le bonheur arrive. C'est même pas là le plus gros.
Donc t'es en troisième, t'as 14 ans. Donc au bout de 50 minutes,
mes copains me soufflent les réponses. Je commence à me débloquer un peu et quand j'ai une bonne
réponse, elle me dit "la Vierge a eu une illumination".
Mais non, mais c'est condamnable ça.
Oui. Et donc, vu que j'ai vécu ça, je sais qu'il y a des preuves qui peuvent être horribles.
Et justement, c'est un peu ma jurisprudence. C'est de me dire,
OK, il ne faut jamais, jamais, au grand jamais que je ne devienne ça.
Et en fait, donc, tu vois, quand on reprend le fil de la conversation,
je t'ai dit, je me suis rendue compte que j'ai été maltraitante et que j'ai été dans l'institution
et tout. Et donc, ça, en fait, un jour, je ne l'ai plus supporté.
En fait, c'est juste que je me suis couchée un soir et je me suis dit,
en fait, c'est pas possible. Et je veux être maman,
donc maintenant je le suis, mais à l'époque je l'étais pas encore.
Et je me disais en fait, je ne supporterais pas que quelqu'un fasse ce que je fais à mon enfant.
J'aurais qu'une seule envie, c'est de le déglinguer.
Donc en fait, si je ne veux pas que mon enfant subisse ça,
alors en fait, il faut pas que je le fasse subir aux autres.
Et donc après, ça a été de trouver des moyens.
Mais c'est vachement dur, parce qu'en plus, vu qu'on est dans un climat très tendu,
où il y a beaucoup de discrimination, de violence,
etc. envers les personnes qui sont différentes et qu'on considère comme inférieures,
entre gros guillemets, du coup, ça veut dire que déjà,
il faut s'auto-brainwasher pour revenir à une vision plus objective.
Je crois qu'en fait, ça a été le moment où justement,
moi, j'ai eu sept années, entre plus de cinq ans,
cinq ans où vraiment j'ai survécu, deux ans où ça a un peu stagné,
où je pense que c'est le moment où j'ai fait un peu mon chemin.
Et après, il y a eu déclic. Et en fait, comme je te le disais,
j'avais plus à faire mes contrôles, mes trames de cours,
elles étaient faites et tout. Donc en fait, c'était le moment où j'avais de nouveau de l'espace mental pour réfléchir à
autre chose et pour me décaler. Voilà, c'est un moment aussi où j'ai eu dans mon entourage des gens
qui forcément, tu vois, c'était un peu après le Covid.
Enfin, le Covid est arrivé, on a commencé à parler de santé mentale.
Il y a eu des choses en fait dans même ma vie qui ont fait que,
j'ai mon meilleur ami qui a été diagnostiqué TSA.
Enfin, tu vois, il y a eu des trucs qui ont fait que dans ma vie,
je me suis dit, OK, OK, il y a des trucs qui arrivent.
Ca bouge.
Voilà. Et en gros, j'avais et l'espace mental et des trucs dans ma vie personnelle qui faisaient que je commençais à être
sensibilisée un peu. Puis, on a eu le fait qu'on allait avoir des ULIS dans le bahut.
Donc, en fait, on te dit en juillet qu'en septembre,
tu vas avoir des enfants avec des grosses situations d'handicap.
Hop! En fait, là, t'es dans l'urgence. Je dis, bah,
ok, ok.
Mais c'est demain.
C'est ça. J'ai un été pour me préparer un truc, tu vois.
Et donc, en fait, tout ça fait que tu... Voilà, et puis on a la chance...
Enfin, moi, j'ai eu la chance de croiser, en effet,
des enfants en situation de handicap qui ont été extraordinaires,
mais aussi les personnes qui les accompagnent, qui s'appellent les AESH.
Voilà, mesdames, parce que souvent, mesdames, mesdames,
vous êtes les fées du quotidien et les héroïnes du quotidien,
et je suis désolée que vous ne soyez pas assez payées et que vous ne soyez pas assez reconnues parce qu'on ne peut pas travailler
sans vous. Et moi, je vous aime très, très fort parce que vraiment...
Parce que c'est un ou une AESH par enfant.
Non, non, ce serait tellement vrai un si c'était ça.
Non, il y a des enfants qui se partagent une AESH.
Ah oui ok.
Tu vois, genre, tu vas avoir un gamin, il va avoir trois heures d'AESH,
l'autre qui va en avoir six heures et c'est la même.
Et en fait, on essaie de faire correspondre leurs emplois du temps.
Mais il y en a quand même certains qui sont très lourdement handicapés qui ont beaucoup leur AESH et elles sont les clés
parce qu'elles comprennent les enfants qu'elles voient elles tout le temps.
Et moi elles m'ont aidé à plein de choses même à déconstruire mon regard enfin voilà.
Donc voilà pour moi vous faites partie des bonnes fées de l'éducation nationale et je suis très très très très désolée qu'on ne
vous considère pas autant que vous le devriez parce que moi je pense que je ne peux pas travailler
si vous n'êtes pas là.
Mais du coup, toi qui fais de la formation aux gens,
ça vaudrait peut-être le coup de faire une sorte de binôme avec toi?
En fait, le problème, c'est que ça, ce n'est pas moi qui peux le faire,
c'est l'éducation nationale et ce sont les inspecteurs d'académie.
Et moi, je n'ai pas du tout, du tout, du tout la main.
Parce que tu ne fais pas les formations de manière indépendante,
ça dépend de l'éducation nationale.
Non, non, en fait, c'est l'éduc-nat qui, moi, en gros,
m'a dit, ouais, vous avez eu des super bonnes sélections,
en fait, visiblement, vous êtes plutôt une bonne prof.
Ça nous arrangerait que vous ayez des étudiants et que vous leur appreniez les ficelles du métier.
Ben bien sûr!
Et donc, c'est l'institution qui te demande de former les gens,
mais en fait...
Du coup, ils n'ont pas du tout prévu qu'il y a aussi ces personnes-là qui font partie du truc.
En fait, justement, quand tu as tes étudiants qui sont avec toi en classe,
c'est à toi de créer le lien et faire comprendre,
mais voilà, c'est toujours la même chose, on apprend sur le tas.
Et du coup, selon toi, qu'est-ce que ce seraient les évolutions qui te semblent prioritaires par
rapport à ce que tu vis?
L'inclusion? Déjà, vraiment, il faut qu'on forme les personnels à l'IA.
Moi, je pense que vraiment, l'IA va nous... Alors,
ne peut pas nous sauver, non, mais l'IA va pouvoir permettre une inclusivité que...
Et encore, tu vois, en fait, il y a aussi la différence entre l'inclusion et vraiment faire en
sorte que ton élève, il fasse partie du groupe.
Oui.
Tu vois? Et moi, j'ai des élèves qui sont inclus,
c'est-à-dire qu'ils sont en classe, mais qui ne sont pas vraiment forcément dans le groupe classe,
tu vois, encore.
Donc, en fait, ils ne relationnent pas avec le…
Pas forcément. Et justement, je pense que c'est parce qu'on ne fait pas toujours,
parce que même moi, je ne le fais pas toujours, l'effort de tout,
tout, tout, tout adapter.
Tu ne peux pas tout faire non plus.
Ce que je veux dire, c'est que parfois, forcément,
ton élève, même si tu as voulu faire plein de trucs pour qu'il soit là et qu'il soit acteur de ses
apprentissages, en fait, tu ne peux pas tout faire.
Et donc, en fait, naturellement, tu mets quand même de temps en temps à l'écart.
Oui
Tu vois. Moi, par exemple, j'ai besoin d'avoir des travaux de groupe.
Bon, je suis désolée pour mes petits TSA, mais en fait,
je suis désolée, j'ai besoin de t'évaluer en groupe.
Et bon, là, je sais que... Je leur explique. Souvent,
je les préviens à l'avance. Je les préviens deux ou trois jours à l'avance.
Bon, là, tu vois, je les mets avec leurs copains.
Mais c'est compliqué, tu vois. Et donc, je pense que,
en tout cas, l'IA peut être un super adaptateur.
Et je pense que ça permettrait aussi que tous les collègues puissent s'adapter.
En fait, d'être plus fin.
Ouais, c'est ça. Et puis même quand t'as 150 gamins,
c'est pas comme quand t'en as 500, tu vois, t'as pas le temps.
Donc, je pense que ça, c'est un gros truc qui permettrait d'être plus inclusif.
Après, évidemment, il y a les moyens. Voilà. Je ne fais pas de politique.
Je ne fais pas de politique.
"Donnez des sous à l'éducation"....
Non, mais en fait, c'est ça. Le fait que des élèves qui devraient avoir une AESH 12 heures,
et en fait, on ne peut pas les avoir 12 heures parce qu'il faut qu'on jongle avec trois autres gamins et qu'ils se retrouvent
finalement avec une AESH, je ne sais pas, que 5 heures et en plus,
pas dans des cours où forcément il en a besoin. Par exemple,
quelqu'un qui a besoin d'une AESH pour écrire, ce serait plutôt logique qu'elle soit là en
français, en histoire-géo, où tu as tendance à écrire.
Et moi, cette année, j'en avais un, il avait son AESH en maths et en...
Sport. Non, c'était en art plastique. Je veux bien,
mais pour un super DYS, pas fifou tu vois. Donc,
qu'on te donne des moyens pour que les AESH, elles soient présentes,
le nombre d'heures alloué aux enfants, qu'on les recrute,
qu'on les paye, parce qu'elles sont payées très mal.
C'est des gens qui, quand même, s'adaptent, savent s'adapter.
Et puis, nous donner des moyens, ne serait-ce que...
Voilà, moi, comme tu le disais à un moment, je suis prof,
je suis psy, je suis... Et en fait, c'est l'une des choses qui,
à mon avis, dégoûte beaucoup de gens dans l'éducation nationale.
C'est qu'on te demande d'avoir tellement plus de casquettes.
Moi, j'étais PP de sixième cette année.
Professeur principale du coup.
Oui, professeur principale de sixième. J'ai dû faire des tests à des élèves parce que je pense
qu'ils méritaient une réorientation. Ils étaient en classe générale et c'était pas leur place.
Enfin, voilà. Le nombre de réunions que tu te tapes avec les parents pour expliquer la démarche,
pour ensuite... Ils te disent oui, donc tu fais le test.
Donc ça te prend des heures aussi. Et puis finalement,
tu l'envoies le test. Et puis finalement, ils te disent non.
Et puis après, ils te redisent oui. Et après, ils te redisent non.
Mais en fait, le moment, il est... Et puis après,
ils rechangent d'avis. Mais le problème, c'est que ça y est,
les commissions, elles sont passées. Donc en fait,
c'est plus possible. Et après, l'année d'après, on recommence.
Tu vois? Et en fait, c'est ultra usant parce que moi,
je comprends. Moi, je comprends absolument. Je suis mère maintenant.
Je comprends que ce soit difficile de se dire, OK,
mon enfant, il ne va pas aller au collège général.
Il va peut-être aller en SEGPA, il va peut-être pas aller en lycée.
Parce qu'en fait, on a tellement discriminé les formations alternatives.
C'est ça.
Je vois, encore, on parlait de Napoléon. C'est lui qui a fait l'école polytechnique,
tout ça, l'élitisme à la française. En fait, résultat,
si on ne fait pas une terminale S, quand il y avait encore les sections,
mais voilà, terminale S, il faut faire science parce que voilà,
l'élite, tralala. Il faut faire une école d'ingénieurs parce que l'élite,
tralala. Bah oui, bah puis qui c'est qui a créé Polytechnique?
Napoléon. Mais du coup, en fait, on est tellement dans cet élitisme qu'on oublie que des mains d'or
d'un menuisier, bah il va pas passer par Polytechnique,
en fait, pour pouvoir être menuisier.
C'est ça, et en plus, on joue avec autre chose, c'est que moi,
parfois, j'ai des gens qui viennent de l'étranger,
qui ont tout lâché dans un pays où ça allait très mal,
etc. qui viennent en disant à leurs enfants qu'ils vont leur offrir une meilleure vie et en fait,
ils ont aussi cette idée que la meilleure vie pour eux,
c'est travailler dans un bureau ou travailler pour être enseignant,
enfin voilà, fonctionnaire ou... Et donc en fait,
ils ont projeté, ce que je peux complètement comprendre parce que eux,
ils n'ont pas du tout en fait le passif de ma vie.
Ils ont projeté quelque chose pour leurs enfants et en fait,
quand tu dis que ce qu'ils ont projeté, ce n'est pas forcément le mieux pour leurs enfants,
En fait, déconstruire ça, c'est extrêmement difficile,
c'est extrêmement violent.
Oui, ils ne se rendent pas forcément compte aussi qu'en plus,
si c'est pour avoir... Parce que souvent, quand ils disent une bonne vie,
c'est parce qu'ils ont manqué aussi financièrement.
Et du coup, ces personnes-là ne vont peut-être pas forcément se rendre compte qu'un plombier va mieux gagner sa vie que
juste si tu es employé de bureau de base.
Tout à fait, tout à fait. Mais voilà, c'est un truc qui est en plus différent parce que ce que je
veux dire...
Employé de base c'est pas péjoratif.
Non, bien sûr que non, mais ce que je veux dire, c'est ça,
c'est qu'en fait, ils ont des projections, mais comme,
je pense, tous parents, en fait, et c'est difficile de déconstruire une projection et puis...
Parce que c'est leur enfant.
Voilà, et puis voilà, donc on se retrouve aussi avec des moments où,
nous, en tant que professionnels de l'éducation nationale,
on est face à un mur, c'est de toute façon les parents qui ont le dernier mot.
Mais on sait que, par exemple, moi je le vis cette année,
je sais que l'année prochaine, cet élève de 6e qui va aller en 5e générale,
on va être maltraitant avec lui. C'est évident, mais parce que la famille...
Alors, je me dis aussi, parfois, j'ai peut-être pas su expliquer,
j'ai pas su expliciter, j'ai pas su convaincre.
Oui, mais après, tu peux pas non plus avoir sur tes épaules la responsabilité totale de
l'intégralité du processus.
Non, bien sûr que non. Non, mais bien sûr que non.
Mais tu vois, je me dis, il y a peut-être quelque chose dans le process où j'ai pas été bonne.
Ça veut pas dire que...
Tu l'as fait toute seule, le process aussi.
Oui, oui. Non, mais voilà. Et puis, je me dis...
S'il y avait plus d'aide aussi pour t'accompagner,
accompagner la famille, accompagner l'enfant.
Mais voilà. Et donc, c'est vrai que parfois, on se retrouve avec...
Moi, c'est un truc qui me fait vriller quand je vois...
Alors, à pire, c'est sur les réseaux et tout. Quand je vois les gens qui sont dans le jugement,
qui disent « Oui, comment il a pu arriver en troisième alors qu'il ne sait pas lire,
pas écrire? » Oui, il est arrivé en troisième parce que maintenant,
il n'y a plus en fait la possibilité du redoublement.
C'est la famille qui le donne.
Ah, c'est fini ça?
Oui, c'est la famille qui demande les redoublements.
Ah, il faut que ce soit demandé, c'est-à-dire que ça ne peut pas être proposé par l'enseignement?
Non, on ne le fait pas.
Oui, mais c'est les envoyer au casse-pipe.
Oui, oui, oui. De toute façon, la taule, ils se la prennent en troisième quand ils n'ont pas
d'orientation.
Oui, mais le pauvre enfant, il n'y peut rien.
Oui, mais c'est comme ça.
Mon Dieu, alors là, je découvre.
Et c'est pour ça qu'on essaie de les orienter. Moi,
j'ai un CPE, donc on a trois CPE dans le bahut. On en a un qui est dédié aux troisièmes,
vraiment c'est un sacerdoce, c'est l'homme qui va trouver toutes les parades possibles pour qu'on
ait des élèves. Moi cette année quand même j'ai un élève,
il n'était pas avec moi cette année, mais c'était un troisième,
il a redoublé sa troisième et donc il est arrivé.
Donc lui on n'a pas pu tester, mais il y a un problème cognitif,
mais on n'a pas pu tester parce qu'on n'a pas eu le temps de tester,
de lancer les procédures, etc. Mais pas lire, pas écrire,
pas compter pendant deux ans. D'accord? Alors qu'on lui a donné des cours et tout.
Donc un vrai gros problème cognitif. Et en fait,
on n'a pas su, parce qu'il n'a pas vu le médecin,
on n'a pas su ce qui se passait. Mais quand même,
cette année, il a une orientation et il va être...
Alors si je me souviens bien, il est dans un truc...
un CAP, quoi. Mais donc, il a eu un CAP. Mais donc,
non mais, ça veut dire qu'en fait, quand on a des gens qui sont vraiment très,
très, très, très, très dévoués, comme le CPE de mon bahut,
qui est un ange, on peut arriver à des choses, tu vois.
Mais c'est vraiment... Enfin, en fait, c'est tellement dépendant de personnes qui ont une force
d'esprit et d'action.
Exactement. Mais je trouve que c'est ce dont mes élèves n'ont aucune conscience,
c'est qu'ils ont une équipe, enfin nous on est une équipe là au collège,
où vraiment on s'use, mais on s'use parce qu'en fait on est très très très très très investis.
En fait on lâche jamais notre cerveau, on lâche jamais nos élèves.
Vraiment.
Oui parce que c'est "vocation", "dévouement"...
Et là, tu vois, aujourd'hui, je suis allée sur mon truc...
On tourne en été, on est en plein mois de juillet.
Oui.
Je suis allée voir la mise à jour des statuts des élèves de 3e,
s'ils ont tous leur truc ou pas. Tu vois? Et on est donc mi-juillet,
fin juillet, quoi. Donc tu vois, on est tous encore dans ce truc-là.
Qui c'est qui a dit que les profs, ils avaient deux mois de vacances l'été,
hein?
Non mais je suis en vacances, mais quand même, tu vois,
je n'ai pas lâché mes gamins et je sais que le CPE ne les a pas lâchés et que...
Donc voilà, mais...
En fait c'est à la fois hyper louable de votre part,
mais ça ne fait que prouver le manque de moyens.
Oui, mais en fait, l'institution, elle repose sur ça.
C'est-à-dire que maintenant, on est peu d'enseignants,
mais de moins en moins. Les seuls dingos qui passent les concours,
je pense que c'est des gens qui sont vraiment avec une vocation.
Et justement, on a ce défaut qui est aussi le défaut du sauveur.
Et en fait, l'institution, elle compte sur nous pour ça.
Elle ne donne pas plus de moyens, elle attend juste que les personnes soient des surhommes,
des surfemmes.
Exactement. Moi, pour l'anecdote, j'ai un petit garçon,
il a trois ans.
Il s'appelle Jean-Michel.
Il s'appelle Jean-Michel aussi. Mais quand j'ai été enceinte,
j'ai eu des problèmes pendant ma grossesse et il s'est trouvé qu'il a fallu que je sois alitée.
Et que je m'arrête beaucoup plus tôt, etc. Et bien en fait,
je l'ai extrêmement mal vécu, mais je me suis effondrée dans le bureau du médecin.
Mais genre le médecin n'a pas compris. Elle me regarde et me dit mais en fait vous avez,
je ne sais plus, c'était genre 9,5 de tension, genre j'étais mourante quoi.
Elle ne savait même pas comment je m'étais levée quoi.
Elle me dit "non mais ça ne va pas du tout, vous avez des contractions,
vous êtes à 9,5, vous êtes enceinte de 7 mois, c'est pas possible en fait vous pouvez pas
continuer". Et genre je m'effondre et pendant je crois 20 minutes je pleure.
Mais juste je ne fais que pleurer et le médecin ne comprend pas.
Enfin elle essaye tu vois de me dire "vas-y il se passe quoi?"
Et je ne fais que pleurer, que pleurer, que pleurer et au bout d'un moment je retrouve un peu mes esprits et je lui dis
en fait "mais là j'ai des troisièmes". Donc mon fils est né pareil en juillet donc on était au mois de mai et je dis enfin
il devait naître en août bref et je dis "mais en fait je n'aurai pas de remplaçant et j'ai des troisième donc en fait vous
ne m'arrêtez pas" et là elle me regarde genre...
"Madame, 9,5, on a dit."
Non mais c'est ça elle me regarde avec des yeux mais de l'enfer et elle me dit "mais non mais là c'est juste que c'est votre
vie, c'est la vie de votre enfant, enfin c'est pas grave quoi qu'ils aient pas eu deux mois de
cours d'histoire géo". Et en fait je ne sais pas et je me souviens d'être sortie avec mon mec complètement hagarde de ce
rendez-vous. Et en fait, j'appelle le bahut tout de suite.
Et je dis bon, alors c'est pas grave. Je vous explique.
J'ai trouvé la solution. Je vais faire des cours par visioconférence.
Donc voilà, on fait ceci, on fait cela. J'envoie aussi des polycopiés.
Et puis comme ça, les élèves terminent le programme.
Et là, il y avait mon mec qui regardait. "Non mais en fait,
elle t'a dit d'arrêter. Mais genre de vraiment arrêter".
Genre pas de... Non, non.
Il faut que tu regardes un film absolument. Je ne sais pas si tu l'as déjà vu.
Ça s'appelle The Ron Clark Story. L'histoire de Ron Clark.
OK.
Avec l'acteur qui joue Chandler Bing dans Friends.
Ah, Matthew Perry.
Matthew Perry. Regretté Matthew Perry. Le regretté Matthew Perry.
Et ce film, c'est justement un prof qui est professeur dans un lycée,
dans un école, je ne sais plus exactement quel niveau,
mais défavorisé.
OK.
Mathieu Perry. Regretté Mathieu Perry. Et ce film,
c'est justement un prof qui est professeur dans un lycée,
dans une école, je ne sais plus exactement quel niveau,
mais défavorisé. Et à un moment donné, c'est littéralement ça.
Il s'évanouit et en fait, il fait des vidéos parce que c'était il y a longtemps.
Donc, il fait pas une visio, il fait une cassette !
Et j'avais vu l'extrait et c'était très drôle parce que dans l'extrait,
ça faisait, je ne sais plus, genre, "machine, t'as un chewing-gum?"
Et elle a vraiment un chewing-gum, l'élève. Et du coup,
je pense que c'est littéralement, en fait, ton degré d'investissement.
Donc, chers auditeurices, si vous souhaitez voir le degré d'investissement de Coline,
eh bien, c'est, voilà, The Ron Clark Story.
Mais c'est vraiment ça. Et donc, pour revenir, je pense que l'institution fait beaucoup ça et on a
la chance, c'est aussi que, justement, pour tous les neuro-A et tout,
je pense qu'on est aussi beaucoup à commencer. Tu vois,
en salle des profs, on en parle de plus en plus des TDAH,
des TSA, des machins. Enfin, c'est un truc qui revient,
tu vois, en salle des profs. Avant, on disait juste,
"OK, il est chiant". Tu vois, il y avait juste...
On lui collait une étiquette, on disait, "il est chiant,
il bavarde, il ne tient pas en place" pour les TDAH,
par exemple. Enfin, voilà. Et en fait, on passait à autre chose.
Maintenant, il y a beaucoup plus, en salle des profs,
des discussions où "j'ai fait ça avec lui, est-ce que tu veux essayer?"
Partage de tips.
Oui, on est plus dans ça et je pense que certains d'entre nous aussi,
justement, parce qu'on est des trentenaires maintenant,
on est un peu dans le... Non mais c'est vrai parce qu'en fait,
les REP+, pendant très longtemps, ça a été des équipes qui avaient beaucoup de turnover.
Ah, il n'y avait pas de personne fixe?
Oui. En fait, si tu veux, il y a eu, c'est pour ça que ça a été dans les années 2010,
il y avait un truc où si tu restais 5 ans, tu avais beaucoup de points,
ce qui te permettait ensuite d'aller où tu voulais.
C'est plus le cas maintenant.
Je me souviens parce que j'avais une amie justement qui travaillait avec des personnes,
elle était enseignante spécialisée.
Oui, c'est autre ne chose encore.
Et du coup, elle avait accumulé des points dans un collège d'une zone défavorisée.
Et après, elle avait pu enfin partir dans le lieu de ses rêves,
à savoir Tahiti.
Très bien, ça doit être très cool d'ailleurs. Et en fait,
le fait de donner beaucoup de points, ça avait permis de sanctuariser un petit peu les équipes
qTrès bien, ça doit être très cool d'ailleurs. Et en fait,
le fait de donner beaucoup de points, ça avait permis de sanctuariser un petit peu les équipes qui,
en fait, avant avaient des turnovers tous les deux,
trois ans. Et maintenant, pendant un moment, ça a été 5-6 ans parce que les gens attendaient
d'avoir les points. Et maintenant, c'est encore plus longtemps puisqu'il n'y a plus de mouvement,
quasiment plus. Il est complètement au point mort et à l'arrêt.
Pour te dire, avant le Covid, en histoire géographie,
pour aller en Bretagne, il fallait 500 points et maintenant,
il en faut 1200.ui, en fait, avant avaient des turnovers tous les deux,
trois ans. Et maintenant, pendant un moment, ça a été cinq,
six ans parce que les gens attendaient d'avoir les points.
Maintenant, c'est encore plus longtemps puisqu'il n'y a plus de mouvement,
quasiment plus. Il est complètement au point mort et à l'arrêt.
Pour te dire, avant le Covid, en histoire-géographie,
pour aller en Bretagne, il fallait 500 points et maintenant,
il en faut 1200.
Oh wow!
Voilà. Donc, les Bretons ne peuvent pas rentrer chez eux pour plein de raisons qui sont la
politique. Mais en tout cas, là, on a donc des équipes qui se sont structurées,
qui sont là depuis longtemps. Moi, dans mon bahut,
on va dire que maintenant, la moyenne pour rester,
c'est 7 ans, tu vois. Donc, on a aussi, on parlait de charge mentale et tout,
on a aussi maintenant ce recul et pouvoir se dire,
OK, on ne survit plus et maintenant, on fait quoi?
Maintenant, comment est-ce qu'on fait des parcours?
Est-ce que là, tu vois, par exemple, dans mon bahut,
on est en train de préparer une sorte de petit fascicule.
Alors là, c'est pour d'autres problématiques qui ne sont pas des neuroatypies,
mais pour des élèves qui ne parlent pas français,
qui arrivent sur le territoire français et donc qui sont inclus dans nos cours.
Une sorte de petit, on a appelé ça l'imagier du père Castor pour les gamins,
mais tu vois, genre l'imagier du père Castor pour l'anglais,
pour l'histoire géo, pour le machin. Et pour que quand ils sont dans nos cours et qu'ils ne peuvent
pas suivre, ils aient des mots de vocabulaire à apprendre ou des trucs à réécrire,
etc. Et en fait, on est en train de le faire pour nos étrangers,
qu'on appelle des UPE2A. Et on se dit pourquoi pas le faire pour nos élèves ULIS,
pour nos élèves... Et donc voilà, on est vraiment en train de mener une réflexion collégialee.
Mais vous pouvez le faire parce que vous êtes ensemble.
Mais on peut le faire parce qu'on est ensemble et qu'on se connaît bien et que ça fait longtemps
qu'on travaille ensemble. Et qu'on a des gens aussi qui sont investis.
Non mais même qui sont tu vois parce que la prof d'ULIS elle est géniale et elle impulse en fait
aussi une énergie etc. des projets machin et donc ça fait que ça fait boule de neige tu vois et donc mais le problème c'est que
c'est pas institutionnalisé. En gros c'est vraiment chaque bahut,
chaque prof qui fait sa tambouille et c'est le grand regret que moi j'aurais sur l'éducation
nationale, c'est qu'on est toujours en train de dire on inclut,
mais en fait on n'inclut pas pour les bonnes raisons.
Je vais peut-être terminer là-dessus. On n'inclut pas pour les bonnes raisons.
En fait, on inclut pour enlever des moyens à l'éducation nationale.
C'est-à-dire qu'avant, il y avait plus d'ITEP, il y avait plus d'ULIS,
il y avait plus de SECPA, etc. Et on a fait plein de petites structures.
S'il n'y en avait encore pas assez, d'accord? Et ça demande beaucoup de choses.
Par exemple, en ULIS, ça veut dire une ULIS, pour vous dire,
c'est une unité dans le collège où il y a maximum 12 élèves.
C'est réparti sur les 4 niveaux. Un enseignant, une AVS.
Donc, ça veut dire que vous avez 2 adultes mobilisés pour 12 enfants.
Donc 1 pour 6.
Voilà.
T'as vu, je sais faire un peu de maths.
C'est cool! Donc, en fait, en termes d'humain, c'est astronomique,
en termes de monétaire pour l'éduc'nat'. Donc, en fait,
quand ça existait ailleurs, il fallait aussi la structure,
payer l'eau, l'électricité, enfin tout ce que tu veux.
Donc, en fait, on les a fermées, ces structures,
et maintenant, on les inclut dans le collège.
Ah oui, parce que là t'es 1 pour 25.
Voilà. Et donc, voilà. Et en fait, moi, ce que je reproche à ce beau discours qu'est l'inclusion,
on inclut, on veut que les enfants côtoient des enfants différents,
etc., etc., c'est un super vernis.
Oui, c'est du bullshit. C'est juste "démerden Sie sich" avec tout ce qu'il y a dans les petites
structures.
Oui, c'est juste en fait redonner à des enseignants qui n'ont jamais vu des élèves comme ça de leur
vie. Et puis en plus, surtout, on les met dans des établissements qui sont déjà des établissements
compliqués.
Oui, en plus.
C'est-à-dire que vraiment, je mets au défi d'ouvrir une ULIS à Hoche.
D'accord? Voilà, parce qu'on sait que les parents à Hoche,
ils vont péter un boulon et qu'ils vont dire "non,
mais nos petits mignons, en fait, je suis désolée"...
Je vis pas très loin de ces quartiers-là. Donc voilà,
moi aussi, je suis une bourgeoise. Mais je vois aussi que c'est des gens qui,
là où j'habite...
Il y a encore des discriminations pour les personnes différentes.
Exactement. Et on ne veut pas... En fait, c'est bien...
On ne veut pas faire tache.
En fait, c'est le discours, c'est bien ailleurs, mais pas chez nous.
C'est vraiment comme le racisme, quoi.
Voilà, c'est un peu ça. Et vraiment, c'est ça qui manque à l'éducation nationale,
c'est que...
Une vraie inclusion.
Ouais. En fait, qu'on donne les moyens aux enseignants d'inclure pour de vrai.
Et donc, pourquoi est-ce que... C'est un truc qui est délirant,
mais je reviens sur l'IA. Pourquoi est-ce que tous les profs,
on n'a pas un compte qui nous est payé par l'éduc-nat pour qu'on puisse préparer nos cours?
Mais tu as dit le mot-clé.
Oui, je sais, il n'y a pas de clé.
"Payer".
Non mais ce que je veux dire, c'est ça, c'est qu'en fait,
on se donne des objectifs.
Vous donnez votre âme, vous donnez votre corps, vous donnez votre esprit.
À un moment donné, vous allez finir en poussière.
Non mais l'éducnat, elle donne des objectifs. Elle nous dit...
En plus, à chaque fois, on se fait déboulonner parce que,
oui, on passe sur les trucs bizarres, etc. Mais on nous demande de faire plus de trucs avec
beaucoup moins. Sachant que, donc, beaucoup d'enseignants veulent être bienveillants,
veulent faire ce qu'on leur demande de faire avec les PAP.
Moi, j'ai quasiment jamais entendu un enseignant dire,
"ah bah, le PAP, je m'en branle", quoi. On va dire les termes.
Quand on a un professeur principal qui vient nous dire qu'il faut qu'on renouvelle le PAP de Bidule
pour l'année prochaine...
Jean-Michel.
Non, mais voilà, Jean-Michel Bidule. Enfin, voilà.
On ne sait pas, on le fait en deux sur un coin de table,
quoi.
Bien sûr, c'est un enfant. C'est un être humain quoi...
Mais le problème, c'est qu'on n'a pas les moyens.
Et en fait, on se retrouve avec ça. C'est vraiment le serpent qui se mord la queue.
C'est-à-dire qu'on a moins de moyens, mais on nous demande de faire plus,
mais on a moins de moyens, et en fait, on devient pour certains maltraitants,
alors qu'on veut bien faire et qu'on est très nombreux à vouloir bien faire.
En même temps, vous restez des humains tout de même.
Oui, bien sûr, c'est évident.
C'est ça.
Non, mais évidemment, on n'est pas des dieux, mais en fait,
c'est ça. C'est que l'inclusion, et pareil, le collège unique,
etc., ça a été des moyens d'enlever, en fait, des moyens.
Et en plus de ça, comme tu disais, c'est que dans certaines zones qu'il va y avoir une sorte d'accumulation de personnes
avec des difficultés, plutôt que de se dire, en fait,
ce serait peut-être bien de pouvoir répartir, parce que les personnes qui sont autonomes dans les
autres établissements, elles ont moins besoin d'aide du prof,
donc peut-être que du coup, le prof pourra être plus...
Oui, mais de toute façon, moi, quand je côtoie des enseignants qui sont d'un autre milieu que le
mien, on ne fait pas du tout le même métier. Enfin,
voilà, moi, ils me regardent et ils font « waouh ».
Et là, on ne parle même pas de la province.
Non, non, bien sûr. Moi, j'enseigne dans l'Académie de Versailles,
qui est une académie qui est plutôt bien dotée, en plus.
Oui, tout à fait.
En termes de moyens et tout, avec Créteil, on est deux…
On ne parle pas de la diagonale pas très droite du vide.
C'est ça. Non, mais pour de vrai, mais il n'empêche.
Et je pense que c'est aussi quelque chose qui fait du mal au corps enseignant.
Parce que, tu vois, on parle de crise des vocations,
etc. Bon, moi, ça ne me dérange absolument pas de parler de mon salaire,
etc. Mais moi, j'ai quand même 500 euros de prime au risque.
Ah oui?
D'accord? Les REP+, vu là où je suis dans ma carrière,
etc. J'ai entre 450 et 500 euros de plus parce que je suis en REP+.
Donc prime au risque, clairement. Enfin, on va l'appeler comme ça.
En cas de déboîtage d'épaule.
Mais mon mec, il appelle ça la prime du psy.
Ouais, c'est ça. Ça fait pas cher le psy.
C'est pour dire qu'on a un métier qui s'est paupérisé,
soyons très honnêtes. Avant, quand mes parents, parce qu'on parlait de mes parents qui étaient
enseignants, mes parents, quand ils ont commencé l'enseignement,
un prof, ça a gagné 2,5 fois le SMIC. Là maintenant,
c'est 1,2 fois à peu près. Il faudrait que je revérifie.
Voilà. Donc en fait, on est dans un métier qui s'est paupérisé,
un métier qui est toujours mal reconnu. Moi, à chaque fois que je suis dans un endroit...
Il y a deux phrases qui caractérisent des profs quand tu dis que t'es prof.
C'est « Rah je sais pas comment vous faites, parce que les miens,
franchement, au bout de deux jours, j'ai envie de les trucider.»
Ben, fais pas d'enfant. Voilà.
Voilà. Et la deuxième chose, c'est « Ouais, mais bon,
vous êtes quand même toujours en vacances et vous n'en foutez pas une.»
Oh là là, mais ça, ça m'énerve parce que ma sœur,
elle est prof aussi, mais du coup, en primaire.
Oui, c'est encore pire. Je crois que c'est un métier encore plus assez redoutable que l'enseignant.
En fait, c'est juste que tu dois être... Déjà, toi,
tu fais le métier de plusieurs personnes.
Oui.
Et du coup, ma sœur, c'est encore plus de personnes à faire.
Et c'est encore moins bien payé.
Oui, c'est ça. Voilà. Donc, on est... "Ouais!"
Et donc, il y a vraiment ça. Il y a le fait que...
Donc, je reprends, petit salaire, pas bien considéré par la société.
Et en même temps, quand il y a eu le Covid, on s'est bien rendu compte que les enseignants,
c'était vachement cool! Et en plus, dernier truc,
c'est qu'on nous demande de faire tellement plus.
Moi, ça fait 15 ans, puisque j'étais stagiaire, mais 14 ans où je suis vraiment seule en classe.
Moi, en 14 ans, mon métier, il a changé, mais d'une force.
Moi, le soir, j'ai même plus d'énergie pour mes enfants,
pour mon mari, mes enfants. Enfin, je suis épuisée d'avoir éduqué les enfants des autres.
J'ai même plus l'énergie pour les miens, quoi. Donc,
c'est vraiment... Et tout ça, on nous dit, "ah non,
mais en fait, c'est le plus beau métier du monde."
Bah, en fait, c'est le plus beau métier du monde parce qu'on est obligé d'avoir ce métier.
Sans vous, en fait, c'est fini. C'en est terminé des connaissances.
Je ne sais pas, on verra. L'avenir, on nous le dira avec tout le reste.
Si on n'éduque pas, en fait, à moins de réussir à pouvoir s'éduquer tout seul,
ce qui paraît quand même difficile. Mais du coup,
c'est quand même…
On donne une orientation, en tout cas.
Oui, puis c'est apprendre des choses.
Non, mais on guide, on guide dans l'apprentissage.
Je vois, mon grand-père, il m'avait dit une phrase,
parce que je posais des questions sur, bon, on dévie un tout petit peu du sujet,
mais je trouve que c'est assez intéressant. Il m'avait dit une phrase,
c'était, parce que j'étais dubitative quant à avoir des enfants dans le monde d'aujourd'hui.
Et il me disait, «Bah oui, mais regarde. Toi, tu as eu une éducation,
donc tu as des connaissances et valeurs que tu vas pouvoir transmettre.
Donc si tu as des enfants, tu vas pouvoir créer des petits humains qui vont avoir ces valeurs-là.
Alors que les personnes qui sont en difficulté, qui sont défavorisées,
etc., elles n'ont pas forcément le temps ni l'énergie ni quoi que ce soit pour pouvoir transmettre
aux générations d'après. Et du coup, sans prof, t'enlèves les profs.»
Oui, c'est vrai.
C'est fini, en fait.
Oui, c'est aussi pour ça que je me lève le matin et pourquoi j'étais aussi catastrophée de me faire arrêter quand j'ai eu
ma grossesse et tout, c'est parce que je sais que si je ne me lève pas le matin,
mes élèves n'auront pas appris le cours que je devais,
enfin, n'auront pas la connaissance. Je suis désolée,
les Versaillais vont croire que je suis contre eux,
mais à Hoche, quand le prof d'histoire-géographie ne fait pas le cours sur la Renaissance,
la France et la place de Léonard de Vinci dans la Renaissance italienne,
c'est pas grave, en fait. Tu vois? Parce que les enfants,
ils ont entendu parler de Léonard la plupart du temps à Hoche.
Peut-être qu'ils ont même vu des œuvres de Léonard et parfois pas au Louvre parce qu'ils ont pu
faire des voyages. Voilà. Moi, vraiment, il y a quelques années,
on a fait une expédition avec ma collègue de français qui est aussi professeure de latin.
On est parti avec 70 gamins de REP+ dans le sud de l'Essonne,
assez hardcore. On a traversé les Alpes, on est allé à Rome et on est allé à Naples.
Waouh, c'est génial!
Oui, oui, quand on y est allé, on était un peu moins génial quand on dormait pas et que c'était un
peu compliqué. Mais justement, on l'avait plusieurs années consécutives,
on était un peu mortes. Mais en fait, on s'était dit...
Enfin, moi, je me souviens du retour, en fait. Bon,
les gamins, ils avaient adoré, évidemment. Ils nous avaient fait des trucs incroyables,
en plus. Enfin, je me souviens. Et puis, on avait des gens du car qui étaient extraordinaires avec
nous. On faisait que troller les élèves. Genre, quand on était partis depuis 25 minutes,
il y a eu un gros mur et il y a eu un gamin qui nous a dit « Madame,
Madame! » « C'est la muraille de Chine! » Et nous,
on a fait « Oui, oui, oui, on est déjà en Chine!
» On les a trollés à mort, on leur a expliqué que la Seine,
elle allait jusqu'à Rome. Bref, après, je tiens à préciser,
on a débunkés, en effet. Mais voilà. Et le plus fou,
ça a été quand on est revenus. C'est-à-dire que les parents,
quand on est revenus, parce que leurs enfants, évidemment,
leur avaient téléphoné. Nous, on avait réussi parce qu'on était partis en hors-saison.
On était à Naples. Il y en a certains qui ont vu la mer pour la première fois.
On les a emmenés à la mer. On était à Naples, au bord de mer,
au pied du Mont Vésuve. Nous, tous les profs, on avait vue Vésuve,
mais tous les gamins, ils avaient vue mer. Tu vois?
Et je me souviens des gamins qui téléphonaient à leurs parents et qui commençaient,
c'est parce que c'était il y a quelques années, qui faisaient des WhatsApp et qui faisaient des
TikTok et des machins, et qui envoyaient à leurs parents que genre il y avait "vue Mer" quoi.
On était à la mer.
On était à la mer et on avait vue mer.
C'est génial.
Tu vois? Et ils ont passé trois jours dans un hôtel trois étoiles,
vue mer.
C'est génial.
Je pense que, bon après ils ont adoré aussi la montée au Vésuve et tout,
ça c'est des gros souvenirs, mais je me souviens des parents qui nous ont,
genre, on est tombées, nous on est tombées de fatigue dans leur bras,
parce qu'on n'en pouvait plus de leurs gamins, parce que ça faisait 24 heures qu'on les avait dans
le bus, mais...
Un bus pour 70 enfants, ça fait beaucoup.
Et puis 24 heures, il faut que tu reviennes de Naples jusqu'à...
Oui, bien sûr, jusqu'à la région parisienne.
Avec des arrêts toutes les deux heures, juste on avait tous envie de se flinguer,
quoi. Enfin, les profs, pas les élèves, eux, ils étaient très contents.
Et les parents, je me souviens, genre, ils nous ont tombé dans les bras en disant,
"bah merci d'avoir fait ça, nous, on n'aurait jamais pu".
En fait, il y en avait une, je me souviens, une dame,
elle a dit, "moi, mes gamins, ils n'ont vu que le bled et la cité".
Et maintenant, la mer.
Et donc maintenant, ils ont vu la mer et ils ont vu Rome et tout.
Tu vois, et franchement, c'est un truc aussi, on avait des neuro-A aussi,
on avait des TDAH.
Dans le bus.
Dans le bus. Et non, mais attends, on les a amenés au Vatican.
C'est vrai.
On les a amenés au Vatican. S'il te plaît. Les TDAH.
Donc autant te dire que, tout bon, avec des origines diverses,
aussi des religions diverses.
Oui, oui, bien sûr. Je n'avais pas pensé aux religions.
Oui, nous aussi. Quand on a fait le Vatican, on s'est posé vraiment la question en se disant,
on avait Pompon sur Garonne, c'était un TOP. Donc,
troupe de l'opposition. Très fort. Donc, autant de dire que quand on est arrivés dans le Vatican,
on n'était pas seulement. Et en fait, ce qui s'est passé,
on a fait un petit esclandre. Notre TOP a fait un esclandre.
Mais parce qu'en fait, il y a des gens qui m'ont poussée,
moi. En fait, il y avait la queue pour rentrer au Vatican.
Il y a beaucoup de monde.
Et je me suis fait bousculer. Et là, le gamin a commencé à monter en pression,
genre, et je l'ai regardé, je me suis dit, "non c'est pas grave,
c'est pas grave, je te jure, tout va bien, tout va bien,
c'est pas grave", "oui mais madame, mais madame,
il n'a pas le droit, il n'a pas le droit", et tu sais,
avec ce sentiment d'injustice qui était très fort et donc,
et donc, je lui ai dit, "c'est pas grave, c'est pas grave",
donc on l'a...
Mais ce qui prouve que du coup t'es une personne importante pour cet enfant.
Ah ben à ce moment-là, oui, j'étais son repère, si tu veux.
Donc, il fallait qu'il me suive parce que sinon,
il était perdu dans Rome. Donc, autant te dire, oui,
je suis très, très importante à ce moment-là, c'est sûr.
Et finalement, tu vois, donc, nous, Neuroa, TDAH,
et notre TOP. On arrive. Et donc, spoiler alert,
ils n'étaient pas chrétiens. Et là, je les vois,
mais ils étaient trois zozos, là. Donc là, je les vois partir à balle,
vers le baldaquin. Enfin, je ne sais pas si vous avez déjà visité le Vatican.
En gros, vous avez la grande allée centrale, au bout,
il y a la tombe de Saint-Pierre et juste au-dessus,
il y a un baldaquin du Bernin. D'accord? Je les vois partir comme des balles vers le truc.
Je fais, "oh putain, ça y est, on va se faire sortir,
c'est bon". 30 secondes dans le Vatican, c'est mort.
Donc je cours après. Donc tu vois, tu cours sans trop courir parce que tu vois,
t'es quand même dans un lieu religieux. Donc je cours,
je cours. Et là, je les vois, mes trois, quatre oiseaux,
là, ils sont sur les prie-Dieu. Et en fait, ils sont en train de regarder les autres qui sont,
eux, en train de prier. Et donc, vraiment, ils étaient en mode,
je sais, genre, l'ethnologue, le chrétien sauvage dans son...
Dans son habitat naturel.
Dans son habitat naturel. Et je les vois donc essayer de s'agenouiller,
de mettre les mains, machin. Et donc, je les regarde et tout,
je me dis, "mais il se passe quoi, les gars? Pourquoi?
Pourquoi vous êtes là?"
Pourquoi vous êtes là?
Moi, je me dis, les parents en plus, enfin, je vais,
tu vois, je vais m'en prendre plein la gueule. C'est pas laïc,
c'est pas, tu vois, je suis, oh, je suis à ce moment où je me dis,
"oh là là, la prof d'histoire géo, oh, elle est pas bien".
Et en fait, ils me regardent et tout, et ils me disent,
"non mais madame, en fait, on veut pas mal faire".
Et je leur ai dit, je fais, "pardon?" Ils disent,
"ben non, madame, mais c'est un lieu de prière. Et donc,
en fait, on ne veut pas mal faire, on ne veut pas leur faire..."
De tort par rapport à la religion.
On ne veut pas, voilà, les choquer, les machins. "Et vous savez,
madame, dans la religion", donc ils étaient musulmans,
"dans la religion musulmane, il est dit qu'on peut prier dans n'importe quel lieu de prière
monothéiste".
Ok. Ah, je ne savais pas, ça. Très bonne information.
Très bonne information, fun fact. Exact. "Et donc,
nous, on a envie de prier, mais on ne veut pas faire mal en faisant comme nous on ferait".
Donc, voilà. Et je les ai regardés, je me suis dit,
"mais pourquoi?"
Mais attends. Ils avaient genre 12-13 ans.
C'est des quatrièmes à ce moment-là.
C'est d'une maturité. C'est hyper mature comme réflexion.
Ah non, mais nous, ils ont fait des dingueries. Franchement,
au Vatican, moi, c'est le moment où mes élèves m'ont plus bluffé de ma vie.
Et donc, ils étaient là et tout. Et moi, je leur dis,
notamment au TOP, je lui dis, mais pourquoi t'as besoin de prier?
Enfin, pourquoi là t'as besoin de prier? Et il me dit « Madame,
là, j'ai eu beaucoup de colère, je ne vais pas bien et j'ai besoin d'avoir un moment avec Dieu.
» Et j'étais là genre « Ok, tu as 14 ans, tout va bien?
» Et après, ils se sont calmés en se mettant en prière et tout.
Ils ont retrouvé une sérénité.
Donc ça veut dire qu'ils ont réussi à retrouver leur religion dans un lieu qui n'était pas la
religion?
Et je pense que ça leur a permis aussi de se réguler.
Tu vois, parce qu'il y avait une super sensorialité,
il y avait beaucoup de bruit, de la foule du monde et tout.
Et je pense que, tu vois, de se mettre dans leur bulle,
dans leur spiritualité.
C'est vrai que les lieux de culte en général, même si on n'est pas dans une religion,
ça reste des lieux calmes.
Oui, tout à fait. Mais tu vois, il y avait eu tout l'extérieur qui,
à mon avis, les avait fait monter en pression. Et donc,
ils avaient trouvé la solution qui était de méditer,
de prier, ce que vous voulez. Mais voilà. Et ils l'ont verbalisé.
Mais incroyable.
C'était fou malade. Et après, quand tu redescends du truc,
il y a la fameuse statue de Saint-Pierre où tu peux passer la main.
Enfin, je ne sais plus si c'est possible parce que c'était il y a quelques années.
Oui, je ne sais pas si c'est...
Mais tu sais, je pense qu'après le Covid, c'était plus possible.
C'est comme la piéta de Michel-Ange.
C'est ça. Mais tu vois, tu pouvais passer la main,
ça portait bonheur, je ne sais pas quoi. Et là, c'est pareil.
Donc moi, je m'occupais de mon TOP, de mes TDAH et j'avais d'autres élèves de troisième avec eux.
Et là, c'était plutôt une élève de troisième qui m'a dit,
"madame, j'aimerais bien le faire". Je dis, "bah oui,
vas-y", quoi. Elle fait, "non, mais madame, pas pareil,
je ne suis pas chrétienne".
Ah, est-ce que j'ai le droit?
Et est-ce que c'est OK? Je dis, oui. Enfin, du vrai,
regarde, regarde, regarde, regarde la fille, tu vois,
ils ont pas tous l'air, enfin, c'est pas qu'il y a un air,
mais ils ont l'air d'être tous très étrangers, quand même.
Devenir d'horizons très différents, voilà. Je ne pense pas que ça va déranger.
Mais c'est vraiment très bienveillant. Enfin, en tout cas,
c'est très mature, encore une fois.
Moi, le Vatican, c'est le moment où mes gamins m'ont le plus bluffé.
Mais j'ai l'impression que, bon, je ne valide pas à 100 % tout le Vatican,
mais en termes historiques, vraiment, si on parle d'histoire pure et d'ambiance à l'intérieur,
c'est assez incroyable.
Les fresques et tout. Non, mais puis, il y a le décorum qui est incroyable.
Enfin, les élèves, moi, je les ai vus se recroqueviller quand ils sont rentrés à l'intérieur et
tout.
C'est impressionnant.
Oui, c'est ça.
Ça reste des siècles d'histoire.
Et je pense que c'est aussi là-dedans, c'est aussi ça qui leur a fait avoir peur de faire mal.
Oui, se rendre compte en fait de ce que ça veut dire l'histoire.
Oui, et puis aussi, je pense qu'ils ont été beaucoup,
tu vois, les TDAH, les TOP, etc. Ils sont aussi très stigmatisés parce qu'ils ne se comportent pas
comme on attend d'eux. Et je pense que là, le fait qu'il m'ait vraiment dit,
on ne veut pas faire mal, etc. Je pense qu'il y avait vraiment cette idée,
on est différent, on fait des choses qui sont considérées comme des dingueries pour les gens.
Et on nous l'a beaucoup reproché. Et donc là, il faut qu'on trouve une solution.
Ça a l'air trop important pour qu'on fasse quelque chose de pas bien.
C'est ça. Et vraiment, moi, c'est comme ça que j'ai ressenti à ce moment-là.
Et donc, moi, je me suis retrouvée...
C'est hyper lucide.
Je me suis retrouvée juste à côté d'eux, sur mon priedieu,
en train de me dire, mais putain, qu'est-ce que je fous là?
Mais tu vois, il fallait bien qu'il y ait quelqu'un qui les surveille et qui,
voilà, parce que il ne faut pas perdre 70 gamins dans Rome.
Moi, j'en avais que 10, mais il ne fallait pas les perdre,
quoi. Et donc, voilà, t'es là et tu fais waouh. Et donc,
voilà, et pour revenir, les parents, quand on a récupéré ses gamins,
enfin, qu'ils ont récupéré leurs gamins, se sont dit,
mais voilà, vous avez offert à nos gosses des trucs qu'on n'aurait jamais pu leur offrir,
un horizon qu'on n'aurait jamais pu leur offrir.
Et ça aussi, on parlait de l'éducation nationale,
c'est aussi notre mission, qu'on essaye de faire plus ou moins bien avec le peu de moyens qu'on a,
mais on essaye. On essaye de faire, de pallier ce que parfois certains parents ne peuvent pas offrir à leurs enfants et que
d'autres parents peuvent offrir à leurs enfants.
C'est beau. Mais en tout cas, c'est marrant parce que ça me fait penser à un petit...
C'est dans les Blues Brothers. Et du coup, ils sont très dans la religion,
tout ça, parce que c'est le blues, tout ça, machin,
machin. Et du coup, à chaque fois, ils disent, we are in a mission for God.
On est en mission pour Dieu. Et du coup, en fait,
c'est un peu comme si toi, t'étais en mission pour la connaissance.
Ouais, je sais pas. Moi, je crois que je suis plutôt en mission.
C'est pas la connaissance. En fait, je vais dire un truc qui n'est pas très orthodoxe pour un
enseignant, mais moi, ce qui m'intéresse, ce n'est pas la connaissance.
C'est moche à dire, mais en fait, moi, ce qui m'intéresse dans mon travail,
c'est en effet de transmettre une connaissance si c'est possible,
mais c'est surtout d'emmener mes élèves à se poser des questions et à...
En fait, moi, je suis aussi professeure d'éducation civique et morale,
tu vois, histoire géo...
C'est vrai, t'as la 3 casquettes.
Et oui, mais je ne fous rien.
Bien sûr.
Et en fait, le truc, c'est ça, c'est que moi, ce qui m'intéresse le plus dans mon métier,
c'est que mes élèves, ils se posent des questions,
ils me remettent en cause, ils remettent en cause ce qu'on leur dit et de leur donner des clés pour comprendre le monde
qui les entoure.
Tout ça pour qu'ils deviennent des citoyennes et citoyens du monde.
C'est ça. En fait, tu vois, là, avec mes troisièmes,
cette année, on a eu un gros débat. Parce qu'on doit faire un truc sur le monde depuis 2010,
en gros. Et donc, tu as forcément les attentats de Charlie Hebdo et tout.
Et là, cette année, il y a eu le film sur Samuel Paty qui sortait à peu près au même moment que
j'ai fait le cours. Et donc, il se trouve que dans cette classe,
j'avais des élèves qui étaient non francophones à ce moment-là.
et j'ai décidé de ne pas montrer les caricatures.
D'accord? Et mes élèves m'ont dit mais pourquoi madame?
Et en fait j'ai dit bah en fait on serait tous francophones,
ça ne poserait aucun problème parce qu'en fait je pourrais vraiment expliquer les tenants et les aboutissants de ces caricatures
etc. Il se trouve que là dans la classe j'ai trois élèves qui ne sont pas francophones qui vont voir en fait un dessin qu'elles ne
vont pas comprendre, que je ne vais pas pouvoir expliciter avec elles parce que c'était trois filles et ça me met très mal
à l'aise. De ne pas pouvoir le faire et de ne pas pouvoir...
Oui, parce que pour le coup, c'est des caricatures,
en général, c'est pour critiquer quelque chose, donc si on n'a pas le texte,
c'est fichu.
Et donc, en fait, moi, ce que je leur ai dit à mes élèves,
j'ai dit, je peux vous donner les mots clés à taper pour que vous puissiez les voir et tout.
Mais moi, je ne les projette pas en classe. Et puis,
j'ai dit, je parlais de ce qui s'était passé avec Samuel Paty et tout.
Et je dis, voilà, ok, un préjugé sur mes trois élèves non-francophones,
mais je ne sais pas comment elles vont pouvoir les recevoir.
Comment est-ce qu'elles vont pouvoir les répéter?
Et ensuite, comment ça peut partir en fait? Samuel Paty,
c'était une fille qui n'était même pas dans les lieux et il a fini décapité.
Donc non. Et je me souviens du lendemain, j'ai une de mes élèves de troisième qui les a vues et qui a pris la parole en
classe et qui m'a dit « Oui madame, moi je ne comprends pas qu'on puisse tuer des gens pour ça.
» Je dis ok, on peut en discuter et tout, enfin voilà.
Et après elle m'a dit "non mais vous voyez madame,
moi ça me rend folle parce que je suis musulmane".
Je dis oui. Elle me dit mais voilà "il y a plein de gens qui nous aiment pas à cause de ça.
Et en fait c'est pas ça l'islam". Et c'était vraiment un moment où...
Après, on a eu vraiment un débat. On n'était plus en cours d'histoire géo,
on n'était plus en cours d'éducation civique et morale.
On était sur comment est-ce qu'on vit ensemble en tant que citoyen et comment est-ce qu'en fait on peut se tolérer les uns
les autres et comment est-ce que Charlie Hebdo, ça tape sur tout le monde et pourquoi est-ce que c'est important qu'on tape
sur tout le monde et tout. Et en fait, là, c'était là où je me suis dit,
ok, là, je fais vraiment mon métier. C'est-à-dire que là,
je suis vraiment prof. J'ai des enfants qui viennent d'horizons différents,
de cultures différentes. Dans cette classe-là, il y avait un TDAH très fort qui a été viré avant la fin de l'année parce
que ça n'allait pas du tout. Il n'était plus médicamenté.
Oh, mince!
En fait, il avait chanté de psychiatre et le psychiatre trouvait que la médicamentation n'était pas
adaptée. Donc, il a dit qu'il faut qu'on arrête pour voir comment ça se passe.
Revenir à zéro pour repartir vers autre chose.
Sauf qu'en fait, quand il est retourné à zéro, il a tabassé une collègue.
Ah oui, adulte.
Oui. Donc, forcément, on lui a ouvert la porte de sortie.
Mais ça a été un moment où justement il y a eu une communion entre tous les élèves,
qu'importaient leur neuroatypie ou pas, s'ils étaient neurotypiques,
leurs origines, leurs croyances, puisque moi j'ai dû garder ma neutralité parce que je suis enseignante et que je représente
l'État, mais les autres, mes élèves, se sont allègrement dit "je suis musulman",
"je suis chrétien", "je suis athée", je suis voilà.
Et en fait, on a eu vraiment un vrai débat. Et en fait,
c'est ça, pour moi, être enseignant. C'est pas, enfin,
tu vois, leur apprendre, leur apprendre que Henri IV a fait l'édit de Nantes,
en fait, ils ne retiendront pas qu'en 1598, il y avait l'édit de Nantes,
tu vois.
Mais par contre, faire ce débat-là, ça leur permettra de vivre dans la société.
Ouais, en fait, c'est ça, c'est exactement ça. Ou l'édit de Nantes,
tu vois, parce que je l'ai choisi aussi, parce que c'est l'un des premiers textes de tolérance
religieuse. En fait, il faut qu'ils le connaissent,
juste savoir que la laïcité en France, il faut qu'ils connaissent des événements pour pouvoir se
placer dans la société. Quand on fait les croisades,
avec mes cinquièmes, pourquoi je fais les croisades?
Ce n'est pas pour dire il y a les gentils musulmans,
les méchants chrétiens, ou il y a les méchants chrétiens,
les gentils musulmans. Ce n'est pas ça qui est intéressant.
Ce n'est pas de savoir que les chrétiens ont tué tous les gens de Jérusalem quand ils sont arrivés,
ou que Saladin, lui, a fait complètement l'inverse.
On s'en fout, en fait. Enfin, c'est pas qu'on s'en fout.
Mais ce qu'il faut voir, c'est comment est-ce que des sociétés ont été mises en contact,
que parfois, la société, quand elle les met en contact,
c'est de la guerre et de la violence. Et parfois,
on décide qu'on n'est pas dans une expédition punitive,
ce qu'a fait Saladin, par exemple, qui n'a tué aucun chrétien.
Tu vois, et c'est plus ça qui permet, enfin, pour moi...
On comprend les enjeux en tant qu'humains, et ensuite on met les caractéristiques sur les humains,
mais du coup, c'est juste voir comment on peut communiquer.
C'est ça.
Et cohabiter quoi.
C'est ça. Moi, c'est plus ça. Et donc, je me fous,
enfin, même si je l'évalue, parce que c'est mon truc,
mais je me fous véritablement qu'à la fin de mon chapitre,
ils aient retenu telle date, tout ce truc. Moi, ce que je voulais qu'ils aient compris,
c'est l'enjeu.
Les valeurs.
Voilà. Pourquoi est-ce qu'on a travaillé sur l'Empire carolingien?
Ok, parce qu'en fait, ils ont voulu faire comme l'Empire romain et que ça a créé tel truc dans la
société, un début d'organisation, des lois, etc. En fait,
c'est plus ça qui, moi, m'intéresse. Pas la connaissance.
Écoute, franchement, ma chère Coline, je trouve que sur ces bonnes paroles,
eh bien, on a beaucoup de choses intéressantes qui méritent d'être partagées.
Et vraiment, merci beaucoup, beaucoup, beaucoup pour tous les exemples que tu nous as donnés pour ce témoignage de ta vie
réelle et de ce que tu entreprends chaque jour. Parce que je pense que ça pourra,
je l'espère, aider beaucoup de parents, beaucoup d'enfants,
beaucoup de personnes qui gravitent autour des parents et des enfants.
Donc vraiment encore merci beaucoup, beaucoup, beaucoup à toi pour toute ta participation.
De rien.
Merci d'avoir écouté Voix Plurielles. Comprendre,
c'est déjà faire un pas vers l'autre. C'était Delphine et à bientôt pour une nouvelle rencontre,
une autre façon de voir le monde.
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