Bonjour et bienvenue dans Voix Plurielles. Je m'appelle Delphine et ici on parle avec empathie de vies différentes pour une
même humanité. Aujourd'hui, je reçois Emmanuel. Bonjour Emmanuel.
Bonjour Delphine.
Et on va parler ensemble d'hypersensibilité. Et c'est un sujet très,
très vaste. Alors tout d'abord, Emmanuel, on va essayer de faire un peu connaissance avec toi.
Si tu veux bien te présenter qui tu es, quelles sont tes passions dans la vie,
un peu dans les grandes lignes.
J'ai fait des longues études, je vais avoir bientôt une soixantaine d'années en septembre prochain et j'ai travaillé dans
des métiers d'ingénieur. Après ça a dérivé plutôt vers des fonctions plus de marketing mais orienté market intelligence
donc beaucoup d'analyses de données et de réflexion,
qui est un sujet que j'aime beaucoup.
Parce que tu réfléchis beaucoup.
Disons que je ne m'arrête jamais de réfléchir.
On va voir ça justement, on a tout notre temps pour en parler.
Et du coup, comment tu pourrais définir un petit peu cette particularité que tu as,
donc l'hypersensibilité? Comment tu pourrais un peu nous décrire ça avec tes mots?
Qu'est-ce qui te vient en premier quand on te parle d'hypersensibilité?
Ressentir plus de choses, avec plus de nuances, et plus de relations entre ces différents ressentis. ressentis.
Un petit peu nexialiste, c'est ça ?
Oui il y a un côté...
Pour les fans, les fans de S-F trouveront peut-être.
C'est une référence à Van Vogt, un livre qui s'appelle La Faune de l'Espace,
où il décrivait l'épopée, un peut façon Star Trek,
d'un vaisseau, à travers différentes nouvelles, apparemment sans lien,
mais qui ont un lien, et dans lequel tous les membres d'équipage sont des spécialistes de
différentes spécialités, mathématiciens, physiciens,
biologistes, philosophes, psychologues, etc., évidemment j'en oublie,
et qui ont tous une expertise extrêmement poussée dans leurs spécialités,
et une nouvelle discipline qui s'appelle le nexialisme qui consiste en fait à n'être spécialiste de rien mais à pouvoir
faire des connexions entre les différentes spécialités.
Et il se trouve que dans leur épopée façon Star Trek,
ils découvrent des formes de vie extraterrestres et aucun des spécialistes experts en leur domaine n'est capable de trouver
la solution pour communiquer, pour résoudre le problème etc.
Sauf le nexialiste parce qu'il va prendre les informations là où il faut,
en faire la connexion et voir ça de manière globale et avec la capacité de comprendre la complexité des relations entre
les différentes disciplines. C'est quelque chose qui,
d'ailleurs, je trouve, a une résonance extrêmement contemporaine aujourd'hui.
Ah bon? Alors, on rappelle évidemment, c'est un petit peu le moment "merci Jamy",
on rappelle que l'hypersensibilité n'est absolument pas un trouble psychiatrique puisque c'est juste un trait de fonctionnement
particulier qui est souvent lié à, déjà, sensibilité,
donc les sens, les cinq sens, donc la vue, l'odorat,
le toucher, l'ouïe et le goût (mais à moindre mesure,
parce que c'est uniquement présent dans la bouche).
Et également, une forte réactivité émotionnelle et une grande profondeur de traitement des
informations, donc justement ce qu'on vient de dire par rapport au nexialiste.
Donc, c'est important de pouvoir bien différencier ça avec une pathologie,
puisque c'est vraiment un fonctionnement au même titre que l'autisme ou les autres fonctionnements neurodéveloppementaux
qu'on peut avoir. Mais je suis sûre qu'Emmanuel,
tu as dû avoir beaucoup de personnes qui ont dû te sortir des « mais tu es trop sensible ».
Alors, je n'avais pas de mots, en fait, pour décrire le décalage que je ressens,
parce que c'est une des premières émotion ou sensation ou ressenti en tout cas qu'on a vis-à-vis
du reste de nos semblables, c'est qu'on se sent totalement décalé.
Et donc comme on est décalé, on dit on n'est pas dans la norme.
Comme on n'est pas dans la norme, on dit qu'on a une pathologie etc,
etc. Alors qu'en fait il s'agit juste de se dire qu'on perçoit,
je ne vais même pas dire différemment, mais on perçoit en général plus loin,
avec plus de connexions. C'est un petit peu comme certains,
quand on fait des tests d'audition, certaines personnes entendent presque à la limite de l'infrason ou presque à la limite
des ultrasons, alors que d'autres ont une amplitude de capacité auditive qui est plus restreinte.
De la même manière, on a constaté que certains individus sont daltoniens.
Alors là, comme ça pose un problème pour certaines choses quotidiennes,
on parle de pathologie, mais il y a des gens qui arrivent à voir les couleurs avec une capacité de nuance que d'autres n'ont pas.
Pourquoi? C'est comme ça, on est tous différents.
Donc, la notion de différence ne me paraît pas appropriée parce qu'on est 8 milliards sur la Terre,
mais on est tous différents de base. Donc, la notion de différence n'est pas un facteur
différenciant, justement, pour faire un jeu de mots.
Tu sais d'ailleurs que, vu qu'il y a environ 20 à 30 % de la population qui présenterait cette
forte sensibilité. A 30 % on est clairement sur un tiers.
Donc on n'est plus dans une différence, on est juste dans une variation normale.
Il y a juste un tiers de la population qui va avoir ce range là de sensibilité.
Bah c'est plutôt bien de se dire que justement on est nombreux à pouvoir ressentir beaucoup de choses. choses.
Oui, moi aussi quand j'ai vu le pourcentage, je me suis dit "ah c'est bien,
je me sens moins seule", de me dire qu'il y a autant de gens finalement qui vont avoir aussi cette possibilité de voir le
monde d'un œil différent.
Oui, ça, je trouve ça vachement bien. C'est quelque part...
D'abord, le fait, quel que soit ce qu'on a, même si ça nous rend unique,
le fait de savoir que parmi nos semblables, il y a des gens qui ont vécu des expériences
similaires, c'est extrêmement rassurant parce que ça élimine une partie de ce décalage, justement. justement.
Oui, ça veut dire qu'on a juste des gens qui sont comme nous.
Et même s'ils ne sont pas exactement comme nous,
il y a quand même un overlap, en tout cas quelque chose qui se recouvre suffisamment commun pour qu'on puisse se reconnaître
comme un groupe, entre guillemets. Donc ce qui est effectivement beaucoup plus rassurant.
De ce point de vue-là, oui, mais ça n'empêche pas un fort sentiment de décalage qui mène souvent à
se sentir très incompris.
Oui, c'est vrai. Et d'ailleurs, ce qui est important de noter aussi,
c'est que l'hypersensibilité, il n'y a aucune discrimination de genre.
C'est autant chez les hommes que chez les femmes.
Il n'y a aucune discrimination aussi de type de sociabilisation,
c'est à dire qu'il y a autant de personnes hypersensibles chez les introvertis que chez les
extravertis. Et du coup c'est pas une question de "je suis timide donc je suis hypersensible",
non, c'est juste vraiment une autre façon de ressentir et après en fonction de comment on est dans la société par rapport
aux normes, aux dogmes, aux biais sociétaux, ça ne va pas forcément s'exprimer pareil pour les
femmes que pour les hommes, pour les hypersensibles introvertis que pour les hypersensibles
extravertis. Finalement, c'est la société qui va créer les difficultés.
Parce qu'on veut mettre ça dans des cases et il y a des moments,
il y a des choses qui rentrent, en tout cas, dans aucune case existante.
Créons nos propres cases, j'ai envie de dire.
Alors, l'homme a toujours voulu classifier, on est d'accord.
Moi-même, j'aime beaucoup les symétries, les classements,
les comparaisons, mais... Je trouve très dommage et dommageable le fait que nos sociétés actuelles,
et notamment dans le monde professionnel, donc je mets les médias dedans,
c'est-à-dire qu'en tant qu'auditeur libre, on voit un média,
c'est donc un support professionnel, mais on y est touché en tant que particulier.
On met les choses dans des cases. Ça m'a fait penser notamment à la manière dont on veut réduire une personnalité avec un
disque séparé en quatre zones et avec la zone du dominant,
la zone du perceptif...
Le bleu-rouge-vert-jaune?
Oui, le bleu-rouge-vert-jaune, où on dit un individu se réduit à quatre zones et en gros,
ceux qui seront patrons seront les rouges agressifs.
Je me dis, d'abord, je trouve ça totalement inadapté et extrêmement réducteur et finalement dévalorisant pour ce qui fait
la richesse de quelqu'un dans n'importe quelle société.
Société au sens compagnie, pas société aux sens civilisation.
Parce que bien évidemment, tu es dans les quatre couleurs.
Oui, moi, j'étais à peu près au centre.
C'est fou comme c'est étonnant !
Et ça dépend des cas, en plus. Puisque ça varie au cours du temps,
au cours de l'âge, au cours de la vie.
Ah ben, ça, quand le monde du travail aura compris que nous ne sommes pas des robots,
mais que nous sommes des êtres sentients.
Ça, c'est une chose. Et l'autre chose, c'est qu'on confond un support scientifique pour pouvoir analyser quelque chose et
le classifier pour aider à comprendre avec une sorte effectivement de loi ou de labellisation qui devient extrêmement dogmatique
et exclusif, au sens "ça n'appartient plus à" de tout ce qui n'est pas dans cette case-là.
Et ce type de, je dirais de classification sociétale,
a été un des facteurs, pas le seul, loin de là, qui a conduit à des comportements totalement
communautaires. Au sens, on est entre nous, on est dans un club en quelque sorte et tout ce qui ne fait pas partie du club
est forcément mécréant, hostile, voire opposé à nous.
Oui c'est à dire communautaire dans le sens sectaire.
Dans le sens sectaire.
Oui tout à fait. Bah c'est c'est effectivement très dommageable.
Et justement si on reprend un peu l'hypersensibilité,
poum - titre - souligné - deux points. Donc on a dit que ça pouvait concerner les cinq sens et les
émotions. Donc après, dans les émotions, il y a tout ce qui va être conflit,
ambiance, les valeurs morales, l'injustice, ce genre de choses,
et également tout ce qui va être art sous toutes ses formes.
Donc, je te propose qu'on fasse une sorte de petite liste à cocher pour savoir comment tu ressens
les différentes choses. Alors, petit 1, le goût. Comment ça se passe chez toi,
le goût?
Alors, c'est compliqué parce que déjà, tu prends un sujet qui ne fait pas intervenir que le goût.
Ah bah oui parce que c'est vrai que le goût est lié à l'odorat.
Le premier rapport que tu as avec la nourriture, il est visuel.
Et je dirais même, avant ça il est même dans ton souvenir.
Ca peut être un souvenir olfactif que tu as eu par le passé qui va générer une attente,
un plaisir que tu n'as pas encore eu.
La madeleine de Proust.
"Ah le flan de ma grand-mère!"
Ceci dit le flan de ma grand-mère est délicieux.
Voilà et quand tu vas... En l'occurrence c'était pas le cas mais c'était pour prendre un archétype.
Mais le souvenir qu'on a eu de quelque chose qui était extraordinaire,
quand on retrouve un plat qui est similaire, on a une attente par rapport à ça.
Donc, on élimine tous les artefacts, mais qui participent à la construction du goût.
Au moment où on goûte, justement, on fait appel à toutes ces choses-là,
à la mémoire olfactive, à la mémoire tout court,
parce que ça a pu se passer dans une certaine ambiance,
avec certaines personnes, ça a pu être lié à un événement particulier,
heureux ou malheureux d'ailleurs. Pourquoi j'aime pas les épinards (c'est pas le cas),
pourquoi j'aime pas les épinards? C'est plutôt le cas de Laurent,
il se reconnaîtra, parce que petit on l'avait obligé à en manger ou il y en avait qui avaient été peut-être mal nettoyé
et depuis il dit qu'il aime pas. Maintenant il y a prescription.
Donc le goût est éminemment personnel et subjectif,
et au moment où on goûte, l'hypersensibilité fait qu'on va pouvoir associer justement plus,
on va convoquer beaucoup plus de ses souvenirs, de ses autres sens,
de sa réflexion, par rapport à ce qu'on est en train de goûter,
faire des connexions avec des sujets qui n'ont a priori rien à voir.
Oui c'est ça la force justement. C'est une foison de liens neuronaux sur un point particulier.
Oui je ne saurais pas mieux dire.
C'est sorti comme ça.
Donc c'est très compliqué d'isoler. Il faut toujours avoir en tête,
et c'est ce que j'ai, et comme en plus je n'arrête jamais de réfléchir sur ces sujets,
à chaque fois ça fait appel à tout un tas de choses.
C'est pour ça que j'ai été pas mal content de voir cette notion de nexialiste que je reprends pour
mon propre compte. Je vais prendre un exemple même plus simple que la gastronomie qui peut faire appel si on ne parle que
du goût. Après, il y a la sensibilité et l'éducation du goût.
Oui, un petit peu comme dans Ratatouille, quand Rémi justement va tester pour toute la colonie de
rats. "Snif, c'est bon, ça, c'est pas toxique".
Donc, il y a des gens, on peut leur mettre des produits tout venant,
ils verront pas la différence entre un poulet de batterie et un poulet de Bresse,
par exemple. Je vais prendre un sujet même plus simple.
Quand je suis dans l'état qui va bien, c'est-à-dire un état de perception pas perturbé par trop de
choses, quand je regarde je dirais l'horizon même s'il n'est qu'en partie visible,
un paysage type nature. Donc on va prendre quelque chose de simple : on est au bord de la plage,
donc on voit l'horizon assez loin, le ciel, la mer,
j'ai instantanément un certain nombre de choses qui sont convoquées,
je vois la totalité de la planète Terre et j'arrive,
comme si j'arrivais à dézoomer complètement, un peu comme dans le début du film Contact,
c'est pour ceux qui l'ont vu, j'arrive à dézoomer et de voir que la partie que je vois,
en fait, est partie d'un tout qui est incommensurablement plus grand.
Le big picture.
Et ça permet, en tout cas, d'avoir ce terreau pour pouvoir faire les connexions.
Ça ne veut pas dire qu'elles sont faites automatiquement,
mais dans mon cas, j'en fais beaucoup.
Donc du coup, si on prend le goût et donc, je suppose,
l'odorat aussi pour les connexions, et l'ouïe, tu vas faire un lien entre tous tes sens au niveau connexion. connexion.
Par exemple, oui. Vous prenez un chips.
Un chips.
D'ailleurs c'est une chips, je crois que c'est féminin.
Une petite pomme de terre frite.
Oui quelque chose de croustillant. Il y a un son.
Ah oui bien sûr. Oui totalement.
Et le son d'ailleurs, ça a été démontré.
Ca joue beaucoup au fait qu'on aime beaucoup les chips.
Voilà, ça a été démontré. Les choses qui sont croustillantes,
comme les cacahuètes, les chips ou les choses comme ça,
ça fait partie d'une addiction. J'aime pas trop ce mot dans ce cas là.
Du plaisir en tout cas qu'on a.
Ca accentue l'expérience.
Et ça donne un petit goût de reviens-y.
Le fameux petit goût de reviens-y.
D'ailleurs, on dit : ne pas manger de cacahuètes,
c'est facile. Manger une cacahuète et s'arrêter,
c'est très difficile.
Même impossible.
Dans mon cas, c'est un challenge permanent.
Surtout celles qui se décortiquent. Mais du coup,
là, pour le goût, c'est vrai qu'on n'a pas trop la notion d'un goût qui va pouvoir entraîner une douleur tellement on a
une sensibilité à ce goût? C'est assez peu fréquent,
en règle générale, à moins d'avoir...
Alors, il y a des gens pour qui un plat absolument merveilleux tire des larmes.
Personnellement, ça n'est pas sur ce type de support que moi,
je vais le plus loin dans les émotions. C'est vraiment beaucoup plus sur la musique.
Oui, le côté auditif.
Ou la nature. C'est-à-dire le visuel, la perception qu'on vit dans un vaisseau qui est le seul
viable, que ça, on fait partie d'un tout. Un tout,
a priori, qui n'a pas vraiment de centre, d'ailleurs.
Ça, c'est merveilleux. Moi, ça m'est arrivé de pleurer en voyant le ciel étoilé.
Ça m'est arrivé de pleurer en voyant un arbre. Pour la musique,
tout le temps, ça me génère vraiment parmi les émotions les plus nuancées.
Alors, musique, évidemment...
Plutôt orchestrale.
Moi, c'est plutôt classique, au sens, on va dire,
les musiques à partir du XVIIIe siècle jusqu'au milieu du XXe.
Les grands romantiques.
Pas seulement. Pour moi, j'en mets un, par exemple,
à part, c'est Bach.
Oui, bon, après...
En tant que romantique, Bach, c'est pas trop le profil,
mais il y a des choses... Par exemple, ça m'est arrivé de jouer le début de la Toccata en ré mineur de Bach sur un orgue
dans une église. J'ai, rien que de penser à la sensation,
ça me génère énormément d'émotions. Il y a certains morceaux de musique par certains interprètes qui me tirent les larmes
à chaque fois.
Mais donc, du coup, là aussi, ça convoque plusieurs sens et les émotions,
du coup.
Ah ben oui, la musique est essentiellement émotionnelle.
Et encore une fois, je ne parle pas de qualité. Je dis simplement que la musique dite classique...
C'est celle qui te fait le plus vibrer.
Personnellement, c'est celle qui me fait le plus vibrer.
J'ai essayé de théoriser, c'est un bien grand mot,
pourquoi on pouvait ressentir toutes ces nuances,
ces palettes d'émotions avec le classique et pas avec une chanson qui peut nous procurer énormément
de plaisir, encore une fois.
J'ai l'impression que ça ne convoque pas les mêmes choses parce que souvent dans une chanson,
on a aussi les paroles, alors que dans le classique,
même pour les opéras, on va être beaucoup plus en retrait de la signification et on va être beaucoup plus sur le langage
universel de la musique en tant que telle.
En ce qui me concerne, oui.
Moi, c'est comme ça que je le ressens après.
Mais pour la musique dite classique, et j'y associe même les musiques plus modernes que je comprends plus trop d'ailleurs comme
Boulez ou des gens comme ça, et musique de film qui sont pour moi l'héritage direct de la musique
classique, John Williams des gens comme ça, alors pourquoi ?
Pour moi elles sont le terreau qui permette justement à des hypersensibles de comprendre toutes ces connexions et donc de
monter en émotions très très fort. C'est parce que c'est un petit peu comme quand on construit
quelque chose. Quand on construit un langage, il faut des briques de base,
on appelle ça le vocabulaire au sens large. Et bien pour la musique,
il faut du vocabulaire pour construire une maison,
il faut du vocabulaire, c'est la brique, le ciment,
les murs, les poutrelles, enfin tous ces trucs là.
Si on a UNE brique de base, elle peut être super belle,
vachement bien, mais on ne va pas exprimer grand chose.
On va avoir une toute petite maison.
Non, ça dépend. On peut en avoir plusieurs. Mais si elles sont toutes les mêmes,
ça va être plus compliqué de faire des formes différentes.
Alors, on me dira qu'avec LEGO, on peut... J'élimine ce genre de cas.
Oui, mais LEGO, il triche parce qu'ils font des plus ou moins grands.
Dans le cadre de la musique, quand on a une pompe harmonique très simple,
finalement, ça ne va pas convoquer tant de choses différentes.
Parce que l'émotion vient aussi d'une certaine forme d'originalité,
de ressenti, qui est à caractère un peu unique. Pourquoi ce timbre de voix fait ceci...
Oui c'est à dire, il va y avoir une émotion mais il va pas y avoir forcément des émotions complexes. complexes.
Et avoir beaucoup de vocabulaire permet d'exprimer beaucoup de choses.
Ca veut pas dire qu'on est capable de les exprimer bien,
mais ça permet, c'est le terreau qui permet potentiellement d'avoir ça.
C'est pour ça que dans mon cas, je considère que ce type de musique étant plus riche en termes de
vocabulaire, factuellement.
Déjà il y a beaucoup plus d'instruments.
Elle permet de faire plus de choses. Et notamment dans la musique orchestrale,
il y a tous les timbres des instruments différents,
j'y mets la voix également.
On est bien d'accord.
Et même chaque instrument peut avoir sa sonorité particulière.
Tel Stradivarius ne va pas sonner pareil qu'un tel autre,
un Steinway ne va pas sonner pareil qu'un Yamaha etc,
etc. Et une voix comme la Callas dans Norma, ne va pas sonner pareil que n'importe qui d'autre qui peut être une cantatrice
absolument géniale aussi.
C'est vrai qu'il y a eu des spécificités uniques aussi dans le monde des artistes,
qui font que même pour un même type d'art, ça ne sonne pas pareil avec tel ou tel...
Moi, je me souviens quand j'étais petit, c'est mes parents qui m'ont raconté,
quand j'étais vraiment très petit. Je me souviens quand j'avais à partir de 6 ans ou 8 ans,
mais avant, je ne m'en souviens pas. Mes parents me racontaient que j'étais sur le canapé à
certains morceaux de musique, pas tous, et que j'étais complètement allongé,
pratiquement dans un état second quand j'écoutais certains morceaux.
Une transe émotionnelle en quelque sorte.
On pourrait dire ça oui. Donc il y avait des morceaux comme le deuxième mouvement de la septième de
Beethoven, il y avait le boléro de Ravel, il y avait certaines rhapsodies hongroises par Cziffra etc etc. etc etc. etc.
De toute façon je pense que ça joue aussi par rapport à la personnalité qu'on a.
Je pense que les choses qu'on aime, quel que soit l'art sur lequel on va aller,
ce qu'on aime dans chaque type d'art est lié aussi à la personnalité qu'on a chacun.
Et du coup une forme spécifique va pouvoir résonner en nous d'une certaine manière,
que ce soit par exemple pour de l'art pictural, de l'art musical,
ou de l'art vivant en fonction de ce qu'on aime bien.
Ca va être, moi je sais que je suis très peu sensible par exemple aux mises en scène actuelles de
la Comédie Française, parce que du coup pour moi c'est tellement vide et brut que je perds en fait tout l'univers que je
me suis créé autour de l'oeuvre qu'ils sont en train de jouer.
Donc avec ma personnalité ça ne marche pas. Je perds,
entre guillemets c'est comme si on avait gommé un petit peu.
On m'a fait une superbe image qui me racontait plein de choses et on a tout gommé,
on a fait des bonhommes bâtons.
Je ressens un peu la même chose. La Comédie Française,
le théâtre n'est pas du stand-up.
Ah oui.
Il y a un minimum des fois de décors, de costumes,
qui doivent être évocateurs et faire partie de l'évocation.
Ou alors c'est qu'on fait de l'improvisation, mais là c'est un autre art.
Bon là on n'est plus dans l'hypersensibilité on est dans les goûts et les couleurs.
Comme les mises en scène d'opéra, il y en a certains auxquels je n'adhère pas du tout,
parce que pour moi, ils dénaturent l'œuvre.
Oui, là, c'est plus les goûts, mais disons qu'après,
dans le ressenti...
C'est comme si on repeignait un tableau qui a déjà été fait.
Non, on ne le repeint pas.
Ben oui.
Sauf qu'il faut le restaurer, mais ça, c'est différent.
Ou alors, c'est que l'auteur lui-même a déjà repeint dessus,
comme Léonard de Vinci.
Maintenant, c'est plus complexe que ça, puisqu'il y a certains asiatiques,
notamment les Japonais, qui ont un rapport aux choses dites artistiques totalement différent.
Pour qu'une œuvre vive, elle est en constante modification.
C'est-à-dire qu'elle est, un bâtiment par exemple,
qui a été fait de manière très artistique, s'il y a une poutre qui se dégrade,
ils l'enlèvent, ils la remplacent. Ce qui fait que,
500 ans plus tard, qu'est-ce que ça veut dire?
C'est le bateau de Thésée.
C'est le bateau de Thésée, exactement.
Oui, c'est ça. Quelle est l'origine, finalement? Après,
il y a aussi les...
Encore une fois, ça a des résonances aujourd'hui avec l'informatique et la notion d'original.
Oui.
Par rapport à une copie.
Bah après je pense que, justement en tant qu'hypersensible,
tout ce qui vient de l'intelligence artificielle,
est-ce que tu ressens que du coup ça n'a pas été fait par un humain ?
C'est difficile de répondre à une question comme ça.
J'ai un ressenti extrêmement fort vis-à-vis des intelligences artificielles,
puisque pour moi, elles sont en train de nous priver de notre puissance d'être.
Oui.
Et alors ça, pour un hypersensible, c'est...
Ça fait mal, oui.
Ça fait très mal. Et je reconnais la... Comment je pourrais dire?
La technique. Je ne peux pas parler d'utilité parce que pour moi,
détruire ce qui fait de nous des humains, je ne trouve pas que ce soit très utile.
Mais... Je comprends, pour avoir moi-même des attirances vis-à-vis de ça,
l'intérêt que ça peut susciter et le confort que ça peut apporter sur un certain nombre de choses.
Maintenant, comme je fais des connexions avec tout un tas de trucs,
le prix réel à payer sur le long terme, il est effroyable,
à tout point de vue. Et je ne parle pas de CO2 uniquement.
Je ne parle pas d'énergie uniquement.
Éthique et morale.
Éthique et morale. Alors, je sais que ça fait très discours militant de gauche,
ce qui n'est pas le cas. Je veux dire, la physique,
elle n'est ni de gauche ni de droite. Quand on est en train de transformer notre planète en
poubelle généralisée, ça, c'est ni de gauche, ni de droite.
Le CO2 en est une partie, la consommation d'énergie en est une partie,
mais l'humanité, en tant qu'espèce vivante, il faut qu'on comprenne une fois pour toutes que,
un, on est le problème, deux, qu'on fait partie de cet écosystème,
et que si on exerce une prédation de plus en plus forte sur quelque chose qui est fini,
comme dit quelqu'un d'assez connu, on vide les placards et on remplit les poubelles.
C'est sûr. Justement c'est intéressant ce que tu dis là,
parce que ça me fait penser à justement une notion au niveau de l'hypersensibilité,
c'est que ton hypersensibilité elle est aussi morale au niveau des valeurs que tu as sur le monde.
Et du coup je sais qu'on avait discuté il n'y a pas très longtemps d'écologie justement,
et la claque écologique, toute cette réflexion que tu as par rapport à ça,
cette sensibilité et donc cette révolte par rapport au fait qu'on est en train de foutre en l'air
la planète.
On prend un risque. Je pense que le salut vient de nous.
Il ne faut pas attendre des industriels et des politiques qu'ils résolvent nos problèmes,
sachant que, encore une fois, le problème, ce n'est pas l'extérieur et l'Homme va le résoudre,
c'est nous sommes à l'origine du problème et il faut qu'on arrête les conneries pour dire les
choses brutalement. Et la première des bêtises qu'on fait,
malheureusement, c'est de nier que nous sommes partie du problème.
On fait partie de l'écosystème.
Est-ce que ce n'est pas parce que tu as cette hypersensibilité que tu as autant conscience de ça et que ça te touche aussi fort? fort?
Quand je parlais de l'image que quand je vois un paysage,
je vois la planète entière, c'est ça. Et quand je dis la planète,
j'arrive après à transposer dans l'univers entier.
Comment je pourrais dire... Comme tout le monde,
et peut-être même plus que beaucoup de personnes,
je ne suis pas capable de devenir Diogène et de vivre avec un verre d'eau et un crouton de pain
dans une caverne. Encore que le pain il faudrait que quelqu'un le fabrique et je ne suis pas
boulanger. Ca je ne suis pas capable renoncer à tout ce qui a permis d'améliorer le confort de
notre vie, oui, pendant cette bulle de deux siècles qui correspond à l'ère industrielle.
Je reconnais le confort que ça nous a apporté. Le problème,
c'est qu'on eut devenu des obèses de ce confort.
Comme dans Wall-E.
Pour prendre une image. Oui, je trouve que ça, c'est très bien vu.
Je ne suis pas trop Walt Disney sur un certain nombre d'aspects,
mais ça, je trouvais que c'était bien vu par rapport au fait que plus on est assisté,
moins on EST. Et c'est en ce sens que, quand on est hypersensible,
on voit des dangers que les autres ne perçoivent pas.
Et en ce qui concerne l'intelligence artificielle,
je résiste très, très fort, autant que je peux, à une utilisation je dirais superficielle de cet
outil. Ca peut rendre des services, mais ce n'est pas une IA qui va réfléchir à ma place,
ce n'est pas une IA qui va exister à ma place, ce n'est pas une IA qui va ressentir à ma place.
Je ne vis pas par procuration, et ça c'est vachement important.
Quant au sujet que tu évoquais tout à l'heure sur...
Je ne suis pas un catastrophiste en disant ça va s'écrouler,
parce que je pense que le salut il vient de là, et ça,
ça m'a été enseigné par deux personnes qui sont mon beau-père et ma femme,
la notion d'altruisme. Quand je dis ça m'a été enseigné,
ça m'a été transmis. C'est une sorte d'osmose parce que ces deux personnes-là sont les personnes que je connais qui sont
les plus altruistes. Et l'altruisme, c'est le côté bon samaritain,
c'est qu'il ne fait pas quelque chose dans l'espoir d'un retour.
Il le fait parce que prendre en compte l'autre, c'est prendre également en compte soi.
L'autre, soi, nous sommes des individus, mais nous sommes aussi partie d'un écosystème.
Je ne vais même pas dire humanité, parce que c'est très anthropomorphique,
et ça va encore générer l'image que l'Homme est supérieur aux autres espèces vivantes.
C'est vraiment ce que je ne crois pas. Parce qu'il faut quand même être sacrément con pour transformer notre planète en
poubelle, consciemment. Mais bon.
D'ailleurs, il y avait un livre, Demain les chiens,
où c'était les chiens qui avaient écrit ça, où c'était les chiens qui racontaient l'histoire de la planète avec les anciens
humains. Et je crois qu'on se rend compte à la fin qu'il y a les fourmis qui vont prendre la
contrôle ou un truc comme ça. C'était très marrant.
Enfin, bref.
Je trouve que ces idées, d'ailleurs, le malheur, c'est qu'elles sont devenues militantes.
Je ne fais pas du militantisme. C'est totalement apartisant,
ce genre de discours. La physique n'a pas de parti.
La physique, c'est la physique.
Elle existe. D'ailleurs, en parlant de ce qui existe,
est-ce que tu as aussi des... Des sensibilités, par exemple,
la sensibilité à la lumière, la sensibilité à des textures,
pour le toucher, au son?
Au niveau son, ça c'est certain. Il y a des sons qui me vrillent les oreilles,
à tel point que quand je fais certains bricolages avec des outils un peu stridents,
comme scie circulaire ou perceuse dans du béton ou des choses comme ça,
je mets un casque. La sensibilité à la lumière, ça m'est venu un petit peu plus tard.
Les lumières des voitures, des phares, les lumières violentes me donnent mal à la tête assez
rapidement. Au niveau du toucher, il y a beaucoup de fois où j'ai la sensation de,
c'est pas une brûlure mais un petit peu comme quand on s'est écorché quelque part et qu'on a la peau un peu plus sensible
à cet endroit là et on regarde, il n'y a absolument rien.
C'est horrible, moi ça me fait ça des fois sur le bras,
le bord du bras. Et c'est infernal, ça fait un mal de chien.
C'est ça, et ça veut dire qu'on ne peut plus porter un pull ou des choses comme ça.
Ou être étranglé par son propre collier. Du coup tu ne portes pas de collier mais,
les cravates.
Non mais j'aime pas. Ca a été très dur de porter des cravates au début,
pour cette raison là. Je déteste être en serré au niveau du cou.
Et pourtant j'ai un foulard parce que j'ai des problèmes au niveau cervical.
Et qui ne serre pas.
Dans une matière très noble et très douce.
Non je suis sensible à un certain confort c'est sûr.
Après ceci dit, je pense que oui, la sensibilité à des vêtements,
moi je connais des personnes justement qui sont pas capables,
qui ont vraiment... La texture des chaussettes par exemple,
horrible, ou alors il faut absolument, les pulls il faut que ce soit du cachemire,
parce que si c'est pas du cachemire ça gratte.
Alors la laine, la laine brute style pull irlandais,
je ne peux pas le porter à même la peau, c'est impossible,
c'est impossible. Maintenant sur les bras j'y arrive un peu plus,
parce que j'exerce un contrôle et puis un travail mental là-dessus.
C'est un peu comme la gestion de la douleur, des choses que j'ai apprises aussi des mêmes deux personnes que j'ai citées
tout à l'heure.
On va aller leur rendre visite probablement sous peu du coup.
J'ai perdu le fil de ce que je voulais dire...
C'est normal, trop de liens, trop de liens. La laine?
Ah oui. Euuuh, c'était sur la sensibilité... Ca reviendra tout à l'heure.
J'ai perdu le fil. Ça se bouscule trop. C'est pareil,
c'est aussi quelque chose qui m'arrive souvent. Mon cerveau va à toute vitesse et le fait de
verbaliser ce que j'ai en tête, ça ne va pas assez vite.
C'est trop lent.
Ça ne va pas assez vite. Et c'est une frustration qui est proche du désespoir fort,
instantané.
Ça fait un sensation de perte, en fait, d'avoir perdu quelque chose qu'on avait et qui était...
C'est surtout le sentiment d'incapacité et de se sentir prisonnier.
Ça, c'est très, très difficile. Il y a, par exemple,
quelque chose... Quand j'en ai parlé à d'autres couples d'amis,
ils ne ressentent pas ça. Mais quand on ne se comprend pas avec mon épouse...
c'est une souffrance que je n'arrive pas à supporter.
La semaine prochaine.
Justement, j'avais besoin d'une petite transition.
C'est parfait, la voilà. On va pouvoir parler justement du monde qui est autour de toi puisque
évidemment, en tant qu'hypersensible, on a tous ces ressentis qu'on a décrits.
Mais c'est bien de savoir aussi comment tu vis avec tout ça dans la société.
Ce podcast vous a été présenté grâce à la solution de diffusion de podcast Castopod.