La semaine dernière.
Aujourd'hui, je reçois Capucine. Bonjour Capucine.
Bonjour Delphine.
Et on va parler ensemble de dépersonnalisation et de déréalisation.
Deux grands mots qu'on ne connaît pas forcément très très bien,
mais nous allons pouvoir voir ensemble de quoi ils retournent.
Comment tu vis avec tout ça dans ton quotidien ?
Et les répercussions que ça peut avoir, notamment sur ta vie personnelle,
les proches etc. Donc je te propose qu'on passe à cette petite partie.
Parce que justement, c'est vrai que là, on a évoqué un petit peu ça sur le fait que toi quand tu
communiques à des gens, quand l'entité innommable de ta tête dit au corps de Capucine d'exprimer qu'il y a une dépersonnalisation
ou une déréalisation qui est en cours, tu préfères ne pas le faire parce que les gens ont peur.
Ben en fait, je crois que je ne l'ai jamais fait sur une petite crise.
Mais parce que je ne sais pas trop si c'est les gens qui vont avoir peur ou si c'est moi qui projette que les gens vont
avoir peur.
C'est toujours un peu des deux, de toute façon.
Oui, je pense un peu des deux. Mais c'est vrai qu'en fait,
les gens, en fait, ils n'y peuvent rien. La chose qu'ils peuvent le plus pour me sortir de ma
crise, c'est un peu continuer d'interagir avec moi de manière normale et sans me faire penser à ma
crise. Et en fait, si je leur dis que je suis en crise,
ils ne vont pas le faire. Ils vont bloquer, ils vont paniquer.
Et ça va pas m'aider. Du coup, des fois, je le dis,
après, "j'ai fait une grosse crise, là". Et ils vont être en mode,
"ah ouais ?" et je vais être en mode, "ouais". Et ils vont être en mode,
"mais t'aurais dû me le dire". Et je vais être en mode,
"bah, ça aurait amené quoi que je le dise, en fait".
Parce que du coup, ça ne changerait rien si t'as quelqu'un,
par exemple, qui te fait un câlin, ou qui te dit que du coup,
il est là, ou te faire voir un peu ce qu'il y a autour,
comme peut-être décrire des choses qui sont autour, ou... ou...
Je sais pas trop. Je pense pas que ça m'aiderait beaucoup.
C'est peut-être très très bête ce que je dis.
Ouais, mais c'est parce que j'ai pas l'habitude de le faire.
Donc c'est vrai que j'ai jamais trop testé. Après je sais que j'ai déjà testé,
du coup tu m'as dit d'écrire des trucs. Ca il y a une technique pour sortir des crises,
qui est, je vais l'expliquer super mal...
Mais c'est très bien ce que tu fais !
Mais c'est en gros il faut je crois regarder 5 choses,
toucher 4 choses, sentir 3 choses goûter 1 chose et entendre 2 choses.
Enfin, c'est quelque chose comme ça.
Les cinq sens, remettre les cinq sens.
Ouais, remettre les cinq sens pour se ré-ancrer dans le réel.
Alors moi, ça marche pas du tout, ça m'envoie encore plus en crise.
Je suis là en mode, "oh là là, qu'est-ce que c'est bizarre ce truc".
Puis en plus, quand je fais des trucs random comme ça,
je me dis, "mais qu'est-ce que tu fous, Capucine ?
Enfin, vraiment, ta gueule".
Pourquoi tu sniffes le chien de la voisine ?"
Ouais ! "Pourquoi tu sniffes le chien de la voisine ?
Ce n'est pas réel, tu es en train de sniffer le chien de la voisine!"
Oui effectivement, c'est vrai que tout ce qu'on dit ici,
c'est vrai pour rappel, c'est uniquement ton expérience et ce qu'on a pu avoir comme information
autour de nous. Mais chaque trouble reste tout de même unique à chaque personne qui le vit.
Et donc des choses qui peuvent marcher pour l'une des personnes peuvent ne pas marcher pour une
autre personne.
Ouais, carrément.
Et ça c'est totalement ok. Et on peut essayer de s'inspirer,
poser des questions, faire des groupes de paroles,
ça il n'y a pas de soucis. Et ça permet de faire avancer le groupe.
Et donc ensuite, individuellement, chaque personne,
(mais là on a l'expérience de Capucine qui a la gentillesse de la partager),
mais effectivement c'est possible que ça ne marche pas forcément pour tout le monde.
Et c'est ok. Je préfère préciser, mais c'est vrai que d'ailleurs c'est important aussi quand même de dire que c'est pas
une psychose et que tu n'es pas folle. Et que c'est pas non plus une perte de contrôle.
C'est juste plus de la protection. Et dans cette technique de protection,
vraisemblablement, ça reste quand même angoissant à vivre.
Et donc voilà, au niveau psychiatrique c'est bénin,
mais par contre au niveau du ressenti émotionnel c'est très dur à vivre.
Mais après en fait, dans ce genre d'état, il y a une sorte de..
Au début c'est un peu angoissant, maintenant ça m'angoisse beaucoup moins comme je l'ai dit
auparavant. Mais il y a une sorte de distance qui est prise avec toutes les émotions.
Vu que la réalité n'est plus réelle, je m'en fous un peu.
Des fois il peut se passer des trucs de ouf dans ma vie,
après je vais faire une crise, je vais être là en mode "je m'en fous,
quelqu'un est mort, rien à faire". Enfin c'est hyper dur à dire,
mais en fait, vu que la réalité n'est plus réelle,
les choses de la réalité ne nous touchent plus.
Parce qu'elles n'existent pas.
Exactement elles n'existent pas. Ou alors ce qui touche Capucine ne me touche pas,
puisque je ne suis pas Capucine.
Oui puisque t'es en prison dans son corps.
C'est ça. Donc Capucine, ses problèmes, j'en ai un peu rien à faire en fait.
Et j'ai une question peut-être stupide, parce que je sais qu'on en avait un petit peu parlé.
Mais par exemple, tout ce qui est modifications corporelles,
les piercings, les tatouages, tous ces trucs là,
vu que c'est sur le corps de Capucine, est-ce que c'est des choses qui peuvent quand même aider au
niveau de toi, entité non nommable dans Capucine,
de se rendre compte par exemple de douleurs physiques ?
Ou quand tu fais un piercing, ou quand tu fais un tatouage,
est-ce que ça peut aider à te réapproprier à toi-même le corps de Capucine ?
Je ne pense pas. Parce que je ne prends pas les décisions de me faire..
Pour les gens qui nous écoutent et qui ne me voient pas,
j'ai des piercings et des tatouages. Et quand je prends les décisions de me faire des piercings ou
des tatouages, je ne les fais pas en pleine crise.
J'essaie de ne pas trop prendre de décisions en pleine crise.
De toute façon je n'ai pas trop envie de prendre des décisions en pleine crise,
j'en ai juste rien à faire.
Oui puisque de toute façon ça n'existe pas.
Oui c'est ça je suis là "roulons-nous par terre, ça nous occupera".
Non c'est faux je ne fais pas ça ! Mais oui non,
c'est pas des décisions que je prends quand je suis en pleine crise.
Du coup non, je dirais que ça n'a pas trop de lien.
Après, peut-être qu'inconsciemment, c'est pour me réapproprier le corps de Capucine.
Je ne sais pas, je ne l'ai pas conscientisé.
C'est juste une question un peu naïve, dans le sens où,
pour en avoir discuté avec différents types de personnes qui ont différents types de neuroatypies,
j'ai l'impression que le marquage d'un tatouage, par exemple,
ou ce genre de choses, ça a pu aider certaines personnes avec des neuro-atypies pour une guérison ou alors un ancrage d'une information
importante à retenir, etc. Et du coup, je me demandais,
est-ce que dans le cas de la dépersonnalisation ou de la déréalisation,
est-ce que vu que tu considères que le corps de Capucine n'est pas le tien,
est-ce que ça a un impact ? Donc vraisemblablement,
la réponse est non, puisque tu t'en fiches.
Oui, puisque de toute manière... Non, c'est vrai que ça nous...
Non, ça n'a pas d'impact particulier, je dirais.
Du coup, au tout début, on discutait un petit peu de tes proches,
ta famille notamment. Et donc leur réaction face à ça ?
Parce que toi, la dépersonnalisation t'as dit que c'était arrivé il y a 4 ans environ c'est ça ?
4-5 ans ouais ça a commencé il y a 4-5 ans.
Et du coup à ce moment là, ta famille, ils ont réagi comment ?
Alors au début je leur en ai pas parlé. J'ai mis,
en fait je leur en ai parlé un an après avoir commencé à en faire.
Ah oui, d'accord.
Ah, mais j'en parlais à personne. J'en avais parlé quand même qu'à ma meilleure amie,
c'est quelque chose que je cachais, même. A l'époque,
j'allais très mal en termes de moral. C'est quelque chose que je cachais par tous les moyens
possibles de le cacher. Enfin, j'étais pas du tout à l'aise avec ça.
Donc là, 4-5 ans après, j'ai fait un grand chemin d'en parler dans un podcast.
Et c'est vraiment bravo à toi.
Merci beaucoup. beaucoup. Mais c'est vrai que quand j'en ai parlé au début à ma famille,
je ne me souviens pas trop de la réaction de mon père,
ni de celle de ma grand-mère. Mais ma grand-mère,
je pense qu'elle a dû avoir une réaction pépette parce qu'elle a toujours des réactions pépettes à
tout. Donc voilà, mon père, je pense qu'il a dû pas trop réagir comme d'habitude.
Et par contre, je me souviens très bien de la réaction de ma mère.
Je me souviens de deux choses qu'elle m'a dit qui m'ont beaucoup marquée par rapport à ça.
La première fois que j'en ai parlé, elle m'a dit « Ah ouais ?
J'ai pas l'impression. » J'étais là, mais comment ça,
t'as pas l'impression ? C'est dans ma tête ou dans la tienne que ça se passe ?
C'est du coup le fait d'être pas forcément crue.
Ouais, d'être pas forcément crue. Et puis ce truc hyper déplacé de dire "j'ai pas l'impression".
J'étais là, mais what ? Qu'est-ce qui se passe ?
Qu'est-ce que tu racontes ? Je te fais part de quelque chose de très personnel.
Ouais, c'est ça, j'étais là. Et il y a deux ans,
on était en voiture et on parlait du coup de la déréalisation et de la dépersonnalisation.
C'est quand même un sujet qu'on aborde des fois,
même si souvent ça se passe mal, mais c'est quand même un sujet que je continue d'aborder.
Et elle m'a dit "oh tu sais Capucine, on est tous un peu dans nos pensées".
J'étais là, "mais il y a quand même des gens qui ont fait dix ans d'études pour poser un nom
là-dessus. Et toi, tu penses que je suis un peu dans mes pensées comme tout le monde".
J'étais là, quand même.
C'est difficile à recevoir.
Oui, c'est difficile à recevoir. Surtout quand ça vient d'une maman,
c'est difficile à recevoir.
C'est vrai qu'en termes de santé mentale, il y a malheureusement beaucoup de biais qui font que beaucoup de gens sont là
"on est tous un peu hypersensibles", "on est tous un petit peu bipolaires",
du coup, "on est dans nos pensées". Mais il y a vraiment des gens qui souffrent.
Oui, c'est ça, ils dévaluent complètement ce que tu vis en le réduisant à néant.
Alors qu'en fait, c'est quelque chose dont on souffre dans la vie,
qui a un vrai impact sur nos vies. Et que ta propre mère nie complètement l'impact que ça a sur ta
vie, je sais que ce n'était pas voulu de la part de ma mère.
Oui, ce n'est pas malveillant, bien sûr.
Non, pas du tout.
Mais ça fait quand même du mal à la personne qui va à toi.
C'est maladroit.
C'est ça.
Donc, ouais. Et après, sinon, les autres gens à qui j'en ai parlé...
J'ai souvent mes amis qui me posent des questions.
Parce qu'il y a pas mal de gens autour de moi qui savent que j'ai ce problème-là.
Parce que du coup, maintenant, j'en parle assez librement.
Et c'est vrai que souvent, ils se posent beaucoup de questions.
Ils essayent de comprendre et je leur explique, mais je leur explique n'importe comment parce que
c'est hyper dur à expliquer. Ils sont là, "je ne comprends pas ce que tu vis,
mais OK, ça a l'air horrible, mais je ne comprends pas".
Du coup, en général, je dis aux gens que c'est un peu comme si tu faisais un bad trip parce que je
trouve c'est un peu...
Car il y a tellement de gens dans le monde qui ont pris de la drogue que du coup ils comprennent mieux ! mieux ! !
C'est ça exactement ! Mais je me dis un bad trip c'est quelque chose que les gens connaissent plus ou moins. ou moins. moins.
C'est plus médiatisé ouais.
C'est plus médiatisé.
C'est malheureux quand même de se dire que le bad trip est quand même plus médiatisé qu'un vrai trouble. trouble.
Ouais, mais du coup ouais c'est vrai que c'est souvent de ça que je le rapproche.
Ca ressemble un petit peu à ce genre de choses donc.
Donc... mais c'est vrai que c'est aussi compliqué je dirais,
d'avoir un trouble aussi inexplicable. Parce que c'est un truc,
si tu ne l'as pas vécu, tu ne peux pas imaginer ce que c'est.
Oui bien sûr. Parce que du coup, comme c'est en plus très subjectif parce que c'est dans ta tête,
c'est très difficile de pouvoir prouver quoi que ce soit.
Et toi pour autant tu le vis de manière très difficile.
Oui, et puis il y a des troubles que je pense que les gens peuvent un peu s'imaginer,
imaginer, comprendre ce que c'est.
Bien sûr.
Et là, c'est vrai que les proches, même avec toute la bonne volonté du monde,
ils ne comprennent pas. Ils ne peuvent pas imaginer ce que c'est.
Après, je me dis s'il y avait aussi peut-être plus de tentatives,
comme tu es en train de faire là maintenant tout de suite,
c'est-à-dire d'en parler beaucoup plus librement.
Et déjà, ce que tu fais même avec tes proches globalement,
d'en parler à tes amis et tout. S'il y avait plus de tentatives comme ça,
peut-être qu'à force d'avoir plein d'explications unitaires de chaque personne qui fait de la
déréalisation ou de la dépersonnalisation, une fois qu'on a toutes ces discussions unitaires,
ça peut permettre de faire une sorte de moyenne et donc de pouvoir prendre ce qui est le plus
simple à imaginer.
C'est vrai que moi, c'était quelque chose, avant que ma meilleure amie m'en parle,
je n'avais jamais entendu parler de ça. Et moi du coup j'ai passé peut-être 2-3 jours à en faire
sans savoir ce que c'était. Et je me souviens, mais j'étais là,
je pleurais et je pleurais et je pleurais, "mais je suis folle,
je suis complètement folle", et je ne comprenais pas ce qui m'arrivait.
C'est vraiment une détresse.
J'avais pas de mots à mettre là dessus, j'avais pas de réponse,
j'avais pas d'explication. J'avais juste, j'ai fumé un joint et je suis en bad trip depuis 3 jours.
Et j'étais là, c'était ce que je pensais. Il y a toujours cette légende urbaine de "tu vas rester
bloqué". Et j'étais là "mais purée je suis restée bloquée".
"Si tu louches tu vas rester comme ça toute ta vie".
Et ouais, du coup j'étais là "pff".
Parce qu'en plus t'étais seule à ce moment là.
En fait je venais d'arriver dans ma première école.
Et du coup c'était la crise où... En gros, j'avais déjà fait des crises,
mais la crise où je suis restée bloquée, le premier jour où je suis restée bloquée,
c'était le jour de la rentrée.
Catastrophe.
Et je me suis retrouvée avec des gens que j'avais rencontrés la veille en soirée,
dans un amphi.
À être coincée dans le corps de Capucine.
À être coincée. C'était pas trop dépersonnalisation,
c'était plus déréalisations à ce moment-là. Mais à être là en mode,
"la réalité"... En plus, la réalité n'avait pas l'air réelle.
J'étais dans un espèce de dôme immense avec genre 600 personnes.
A écouter un mec parler de l'alcoolisme. J'étais là.
"Où suis-je ?"
What the fuck ? Je pense que ça ne m'a pas aidée à décrocher de ma crise.
J'imagine bien. Mais du coup, tu penses que ce que tu as vécu il y a 4-5 ans,
c'était les pires moments de ton trouble par rapport à ce que tu as aujourd'hui ?
Ou tu l'as apprivoisé davantage ?
Je pense que ces premiers jours, c'était les pires parce que je pensais que j'allais crever.
Parce que je ne comprenais pas ce que j'avais, je n'avais pas de mots dessus.
Du coup, ces premiers jours, ça a été vraiment les pires.
Parce que je pensais que j'étais folle tout simplement.
Parce que je n'avais jamais entendu parler de ça et j'étais là "mais je suis folle les gars".
Non en fait je ne suis pas folle, alerte spoiler,
je ne suis pas folle.
"Oh mon dieu!"
Et c'est vrai que même une fois que j'avais le mot dessus,
ça me faisait quand même très très peur au début.
Et maintenant j'ai beaucoup moins peur. Maintenant je suis beaucoup plus amorphe en quelque sorte
face à ça. Mais encore maintenant, maintenant, les moments les plus violents de ce trouble,
pour moi, c'est quand je fais des très grosses crises.
Oui, celles où tu dis une à deux fois par an.
Oui, ou même un peu plus. Trois, quatre fois par an,
à peu près. Par exemple, ça m'est arrivé il n'y a pas longtemps,
j'étais au travail, j'étais en train de travailler,
et je sens la crise qui monte, qui monte, qui monte,
qui monte et ça ne s'arrête pas de monter. Et mes collègues qui sont là,
"Capucine, tu es sûre que ça va ? Tu n'as l'air pas bien là".
"Non, non, ça va les gars, je suis un peu fatiguée".
"T'es sûre t'as vraiment pas l'air bien là". Et j'ai fini par leur dire "en fait là faut que je
rentre chez moi, il faut que je rentre chez moi".
Parce que j'étais... En plus, du coup, ce que je fais en restauration,
c'est que je suis serveuse. Donc, je dois interagir avec des gens,
je dois être concentrée sur plein de choses impossibles.
Vraiment, s'il y a bien un truc qui est impossible à faire quand on est en crise,
c'est ça, quoi.
Déjà, quand on n'est pas en crise, c'est un métier difficile.
Oui, déjà que j'ai du mal quand je ne suis pas en crise.
Alors, quand je suis en crise, je ne vous dis pas.
Et du coup, j'ai dû expliquer ça à ma manager, quoi,
ce qui était un peu gênant en plus. Enfin, ça ne devrait pas l'être.
On est bien d'accord, ça ne devrait pas l'être.
Ca ne devrait pas l'être. Mais en tout cas moi j'ai ressenti ça à ce moment là,
où j'étais pas très à l'aise d'en parler. Et du coup j'ai dû rentrer chez moi.
Et en fait, même rentrer chez moi, à savoir que j'habite près de Bastille,
et je travaillais à Bastille, vraiment j'avais genre 7 minutes à pied peut-être pour rentrer chez
moi. C'était compliqué de rentrer chez moi, parce que j'avais du mal à marcher quoi.
Marcher qui est quand même le truc le plus simple.
Bah oui mais si c'est pas ton corps !
Ouais c'est ça ! Et en fait la crise était tellement violente qu'une fois,
j'ai fait une crise aussi. Je suis rentrée chez moi.
C'était en rentrant chez moi que j'ai fait cette crise.
Pour le coup, j'arrivais à marcher, mais je ne savais plus où j'habitais.
C'est-à-dire que j'avais les clés de chez moi. Je savais qu'à un moment dans ma vie,
j'avais vécu là où je vivais. Mais est-ce que je vivais toujours là ?
Je l'ai su en mettant la clé dans la serrure. Et là,
je me suis dit, « Ok, j'ai la clé, elle ouvre la porte,
normalement, je vis là. »
Quelle terreur.
Et aussi, une fois, désolée, je suis en train de raconter toutes les fois que j'ai fait des crises terribles. terribles.
Mais il n'y a pas de soucis.
En fait, à savoir qu'il y a quelque chose qui m'angoisse beaucoup dans la vie,
en général, c'est de m'endormir avec quelqu'un dans mon lit et de me réveiller toute seule.
Je pense que ça angoisse déjà un peu tout le monde.
Mais moi qui ai un problème avec la réalité, de me dire,
est-ce que cette personne existe ? Est-ce que ça s'est passé ?
Est-ce que c'est réel ? Ça me rend zinzin. Et donc,
j'étais avec un garçon que je voyais à l'époque.
Et on s'endort vers minuit, peut-être. Et moi, à savoir que j'ai un sommeil de plomb.
Un sommeil, mon gars, je dors. Et donc, je m'endors et je me réveille vers 2h du matin,
comme ça. Et en fait, je me dis, "mais je suis toute seule dans le lit,
là". Je regarde l'heure, il est 2h du matin. Je me suis endormie il y a 2h avec ce garçon que je
fréquentais dans mon lit. Et je me réveille 2h après,
seule dans mon lit. Genre c'est même pas j'ai dormi jusqu'à 13h il est parti parce qu'il devait
aller au travail. Non, non, non, plein milieu de la nuit,
le mec a disparu quoi. Et en fait en général, je dis toujours quand je m'endors avec des hommes que
je connais plus ou moins, je leur dis toujours "si tu pars,
il n'y a pas de problème, tu pars quand tu veux,
par contre tu me réveilles juste, tu me tapes sur l'épaule,
tu me réveilles". Ca me réveille, je me rendors après,
il n'y a pas de soucis, mais comme ça j'angoisse pas.
Et c'est vrai que lui, je ne lui avais jamais dit de faire ça,
et j'en ai parlé avec lui après. Après, il m'a dit qu'il n'avait pas osé me réveiller parce que je
dormais à point fermé, qu'il était 2h du matin. Mais en fait,
quand je me suis réveillée à 2h du matin, seule dans le lit,
j'ai fait une crise, mais un truc. Et en fait, ce qui m'a un peu sorti de la crise,
ça ne m'a pas vraiment sorti de la crise, mais ça m'a désamorcé un petit peu la crise,
c'est de voir les assiettes sales. Il y avait deux assiettes sales.
Ah, la preuve qu'il y avait effectivement quelqu'un.
C'est ça. Et j'étais toujours, la réalité ne me sentait toujours pas réelle,
mais j'étais en mode, concrètement...
Il y a des preuves.
Il y a des preuves.
Donc en fait du coup, si t'arrives à prouver à ton cerveau certaines choses logiques,
tu peux réduire un peu.
Ouais c'est ça. Ca va pas m'arrêter la crise, mais ça va,
ou en tout cas quand j'ai un élément déclencheur très précis comme ça et que je psychose sur cette
chose très précise, bah je me dis là "voilà il y avait deux assiettes,
j'ai pas mangé deux repas hier soir"
Ah bon ?
En plus dans deux assiettes différentes. Non.
"J'aime bien faire la vaisselle mais quand même"
"Mais quand même". Donc je me suis dit... et ouais ça m'a aidé à désamorcer un peu cette crise.
C'est dingue quand même. Je pense qu'en fait t'as développé plein d'outils pour t'aider au fil du temps ? temps ? ?
C'est vrai que je ne me rends pas trop compte si les autres gens qui se sont atteints de ça en
permanence, ils ont développé beaucoup d'outils ou pas pour lutter.
Et s'ils font autant de crises que moi. Je ne sais pas si j'en fais beaucoup ou pas,
je ne me rends pas compte. Mais moi, en ressenti,
j'en fais beaucoup quand même.
Si tu es quand même à quatre par jour...
Ouais c'est ça 4 par jour tous les jours. Y'a un moment...
Ca me parait beaucoup. Je suis pas psychiatre. Je suis pas psychologue.
Ca me parait quand même beaucoup.
Ouais c'est ça ! Un truc un peu marrant aussi, c'est que je voyais une psychologue pendant un
moment. Je la voyais toutes les semaines. Et toutes les semaines,
elle me disait « Alors, vous avez fait des crises cette semaine ?
» J'étais là « Mais madame... Madame, ça fait quatre ans que je fais des crises tous les jours.
Vous croyez que ça va s'arrêter en une semaine ?
Non ! » C'était hyper mignon !
C'était mignon.
Mais c'est vrai que j'étais là...
"Ça va mieux Capucine aujourd'hui ?" "Bah écoutez..."
"Bah écoutez, truc de dingue, ça s'est complètement arrêté",
voilà. "Ah je suis contente c'est dingue vous me faites un bien fou madame."
Donc oui c'est vrai que finalement tu masques beaucoup.
Puisque tu le dis à personne. Même les gens qui y sont au courant tu vas pas leur dire "hey c'est plus moi !" plus moi !" !"
Ouais non j'évite. C'est quelque chose que je cache beaucoup.
Et c'est vrai qu'il y a... Jusqu'au point où je peux le masquer,
je le masque.
Est-ce que tu penses que c'est dû à la société dans laquelle on est ?
La question est pas biaisée.
Pour le coup, honnêtement, j'adore accuser la société.
Ça, c'est mon truc, accuser la société. Mais ça,
je pense pas, parce que je pense que c'est vraiment...
Je pense que même dans une société différente, on en parlerait plus.
Les gens n'auraient pas forcément les clés pour m'aider quand je suis en crise,
même s'ils savaient ce que c'était.
Parce qu'eux ils sont dans la réalité alors que toi t'es partie ailleurs.
Ouais c'est ça. Et même s'ils étaient conscients,
même s'ils comprenaient vraiment ce que je vivais,
ils pourraient pas trop m'aider. Et du coup je leur en parlerais pas trop quand même en fait.
Donc en fait t'es obligée de t'aider seule.
Ouais. Après je sais pas si c'est vraiment la bonne manière de faire.
Bah si ça marche.
Bon ça marche pas si bien que ça. Non mais c'est pour ça,
je sais pas si c'est vraiment la bonne manière de faire.
Mais c'est vrai que moi c'est un peu comme ça que je,
que je fonctionne actuellement, et c'est comme ça que je trouve que ça fonctionne le mieux.
Bah là j'ai l'impression en plus que t'as appris beaucoup de choses sur toi même grâce entre
guillemets à ce trouble.
Ah je sais pas. Je pense que ça m'aide beaucoup parce qu'on m'a expliqué que c'était une sorte de
soupape émotionnelle. Et je pense que si mon cerveau a fait ça,
c'est qu'il en avait besoin. Et ça, j'ai aucun doute sur les capacités de mon cerveau à savoir ce
dont il a besoin. Mais je sais pas si ça m'a appris beaucoup sur moi.
Après c'est vrai que c'est toujours quelque chose.
C'est un peu horrible ce que je vais dire, mais c'est un peu marrant quand même à vivre.
Même si c'est quelque chose qui me fait souffrir au quotidien,
ça a un côté un peu marrant. Enfin t'es là en mode "ouh la réalité".
De toute façon tous les troubles psy, c'est un peu de près ou de loin des effets qui peuvent s'apparenter à ce que les gens
recherchent quand ils prennent une drogue X ou Y.
Oui, c'est ça.
Ce qui est juste très pénible, c'est que du coup,
pour nous, ça ne s'arrête pas.
Oui, c'est ça! Alors qu'eux, au bout de deux heures,
pomped up.
Après, je pense que je commence à te connaître un petit peu plus maintenant.
Et je pense que tu vois, tu dis que t'es quand même assez jeune et...
La vieille tu sais ! Et ben en fait je pense que t'as une grande maturité qui est peut-être due aussi au fait que t'as dû
beaucoup réfléchir à plein de choses sur ton existence,
ta propre vie etc, comment pouvoir gérer ça seule.
Donc, finalement, ça t'a donné peut-être une grande force de vie,
peut-être relativiser aussi sur des choses. Parce que je sais qu'on s'était vues aussi dans le
cadre de ton école. Et je pense que tu fais partie de ces étudiants qui relativisent de fou le
système scolaire. Parce qu'en fait, à la limite, on s'en fiche des fois de l'existence des
contrôles, des notations ou des trucs comme ça. Juste faisons-nous plaisir,
apprenons plein de choses. Et je pense que les gens de ton âge n'ont peut-être pas cette maturité là. là.
C'est vrai que moi je dirais pas "oui je suis très mature".
"Il faut garder aussi beaucoup d'enfance."
Honnêtement je me permettrais pas de dire ça. Mais par contre je pense que voilà,
après j'ai vécu d'autres choses aussi que ce trouble,
notamment j'ai fait une grosse dépression, qui du coup a sûrement amené ce trouble.
C'est ce qu'on disait tout à l'heure. C'est qu'effectivement il y a l'air d'avoir beaucoup de choses qui sont liées à ce
trouble là, de protection.
Il y a beaucoup de choses qui sont liées. En fait il est pas venu tout seul.
Et je pense que c'est plus cette totalité de choses qui,
c'est sûr, j'ai l'impression que ça nous fait...
Je pense que tous les gens qui ont des histoires de santé mentale,
des problèmes de santé mentale, appelons un chat un chat.
Et ben je pense que ça nous amène à avoir une certaine intelligence émotionnelle,
une certaine empathie, une certaine considération de l'autre,
que des gens qui n'ont jamais eu ont peut-être moins.
Peut-être que je me fais de fausses idées, mais en tout cas moi c'est un peu comme ça que je vois
les choses. Et je pense que toutes ces choses, ouais ça m'a pas mal appris.
Peut-être pas sur moi, mais peut-être plus sur la considération de l'autre.
Et ça m'a fait revoir comment je considère l'autre,
que l'autre est humain, l'autre a des sentiments,
l'autre peut souffrir, l'autre existe. C'est un peu marrant pour une fille qui a des problèmes avec la réalité mais ouais
l'autre existe.
"Tout le monde existe, sauf moi !"
C'est ça.
Wow ! Quelle parole de fin extraordinaire ! Mais tu existes Capucine !
Et l'entité innommable à l'intérieur aussi ! Promis !
Bon allez on lui donne un nom là j'en ai marre !
Bob.
Bob !
En tout cas j'ai adoré discuter avec toi Capucine,
c'était génial. Et pour faire une petite conclusion un peu douce,
je te propose, si t'as des petites recommandations de choses qui te parlent,
qui peuvent aider à illustrer un petit peu ce que tu vis,
si t'as des choses à partager que ce soit livre,
oeuvre, peu importe...
Je sais que j'avais commencé à lire La Nausée de Sartre,
où apparemment il parle de déréalisation. Après c'est un peu chiant à lire en vrai...
C'est pas... Après il paraît que ça a aidé beaucoup de gens qui faisaient de la déréalisation,
j'entends. Moi j'ai juste trouvé ça chiant. J'ai trouvé ça très bien écrit.
Après moi je sais que j'ai pas beaucoup de mal avec les choses longues,
mais là pour le coup c'est long. Il y a un moment trois chapitres sur "je marche dans la rue et je
vois des trucs". "Eh ça va".
Oui long je conçois.
Mais sinon en beaucoup plus court, ça s'appelle, c'est une chanson de l'UJPK.
Pas avec Columbine, tout seul. Qui s'appelle "Un autre monde" je crois de mémoire,
ou "L'autre monde", je crois que c'est "L'autre monde".
Et où justement il parle de déréalisation. En fait il y a plusieurs...
En fait, c'est un chanteur qui en parle quand même souvent,
mais qui n'en parle pas très frontalement. Il ne va jamais dire le mot.
Mais en fait, quand on en fait et qu'on écoute ce mec,
il y a plusieurs fois, on est en mode « Là, je sais de quoi tu parles.
Pas à moi, quand même. » Et c'est vrai que du coup,
cette chanson, « Un autre monde », il en parle vraiment frontalement.
C'est vraiment une chanson là-dessus.
Donc, c'est un petit peu plus clair.
Oui. Encore une fois, ce n'est pas dit, les mots ne sont pas posés.
Mais évidemment, il parle de ça.
C'est super intéressant ce que tu nous donnes comme recommandation.
Moi je ne vais pas vous faire l'affront de vous sortir tous les trucs genre Matrix.
En revanche, il y a une BD de Loisel que j'aime beaucoup qui s'appelle Peter Pan.
Et d'ailleurs Loisel aussi qui avait fait "La quête de l'oiseau du temps".
Et en fait "La quête de l'oiseau du temps" ça joue beaucoup avec la réalité,
on s'en rend beaucoup compte à la fin. Donc je ne vais pas vous spoiler,
mais moi j'ai pleuré à la fin, on ne sait plus trop ce qui est réel.
Et Peter Pan, c'est sur Peter Pan, et c'est comment Peter est devenu Peter Pan en venant de
Londres jusqu'au pays imaginaire. Et donc justement la découverte du pays imaginaire et de
comprendre qu'est-ce qui existe, qu'est-ce qui n'existe pas,
comment les petits animaux en tout cas les petites bêtes de ce monde là existent ou n'existent pas,
s'il meurt, qu'est-ce que ça fait ? Et c'est vrai que du coup toutes ces choses un peu sur quelque chose d'un peu magique
mais qui peut faire un petit peu peur quand même.
Parce que c'est vrai que le monde de Loisel souvent est un peu gris,
un peu noir, un peu sale, un peu moche. Mais il y a un peu de magie quand même,
donc c'est très particulier. Ca me fait penser un petit peu à ça.
A mon échelle évidemment, puisque je ne vis pas ce que tu vis toi Capucine.
Mais je pense que du coup, allez écouter ce que tu nous as recommandé.
Je pense que ce sera vraiment très intéressant. Et sur ces bonnes paroles,
je vais te remercier immensément Capucine, pour avoir pris le temps de partager tout ça avec nous,
parce que c'est pas facile.
Je te coupe.
Mais bien sûr.
Allez je te coupe ! Merci à toi de m'avoir aussi donné la possibilité de parler,
de parler là-dessus, d'exprimer ça et de partager ça.
A qui voudra bien nous écouter.
Plein de gens intéressants, je n'en doute pas. Et vraiment,
merci beaucoup, Capucine.
Merci d'avoir écouté Voix Plurielles. Comprendre,
c'est déjà faire un pas vers l'autre. C'était Delphine,
et à bientôt pour une nouvelle rencontre, une autre façon de voir le monde.
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