Bonjour et bienvenue dans Voix Plurielles, je m'appelle Delphine et ici on parle avec empathie de vies différentes pour une
même humanité. Aujourd'hui, je reçois Vincent Leconte et on va parler ensemble de TOCs !
Hello Delphine !
Ça va Vincent ?
Ouais ça va très bien, ravi d'être là.
Je suis hyper contente de te recevoir parce que j'ai vu ton spectacle.
On va pas trop spoiler parce que tu vas nous expliquer tout ça.
Tout à fait, ne divulguâchons pas comme disent les Québécois.
Absolument. Et j'ai très très hâte que tu nous racontes un peu plus tout ça.
Du coup je te propose en premier de te présenter.
Et peut-être de nous raconter un petit peu ton parcours de vie,
tout ça, qui tu es... Pour que nos auditeurices puissent avoir une petite idée.
Oui tout à fait. Moi je travaille principalement dans le domaine artistique et plus spécifiquement
dans le théâtre. Et dans ce joyeux univers je suis un peu multicasquette.
Je suis principalement comédien mais ça m'arrive aussi d'être metteur en scène.
Brillant.
Arrêtez, vous me flattez. Je suis aussi conteur j'ai mon recueil de contes personnels,
je suis formateur en improvisation théâtrale principalement,
je peux aussi écrire, des fois on me paye pour écrire.
C'est toujours avec une grande joie, j'aime beaucoup écrire.
J'ai un peu comme ça plein de casquettes et c'est très chouette parce que du coup mes semaines ne
se ressemblent jamais.
C'est l'intérêt de l'intermittence,du métier de comédien,
comédienne n'est-ce pas ?
Tout à fait, après il y a des gens qui sont plus ou moins spécialisés mais moi j'aime bien justement faire une semaine en
tant que metteur en scène, puis une semaine en tant que comédien puis une semaine à travailler sur
de l'écriture. J'aime bien cette diversité, ça me convient très bien.
Et c'est vrai qu'on ne s'ennuie jamais avec toi Vincent.
J'espère.
Je confirme, en tout cas pour ma part. Et du coup tu as accepté de venir nous parler des TOCs.
Alors dit comme ça c'est un petit mot de trois lettres qui peut être finalement une onomatopée.
Presque oui.
C'est vrai, on pourrait se croire dans un dessin animé.
Tout à fait. TOC c'est un sigle pour trouble obsessionnel compulsif.
Un trouble mental dont je suis atteint depuis, je pense que l'apparition des premiers symptômes
c'est à peu près à l'adolescence, on va l'évoquer évidemment.
Mais il y a eu tout un voyage personnel vis-à-vis de ce trouble mental,
avec des années très difficiles et aujourd'hui ça va beaucoup mieux.
C'est un peu le jour et la nuit par rapport à ce que ça a pu être mais ils sont toujours là,
ils sont toujours présents dans ma vie.
Ils font partie de toi.
Tout à fait. J'avais vu une image assez belle une fois sur Instagram d'une femme qui,
c'était plutôt sur la dépression, mais en gros il y avait avant où il y avait vraiment un énorme
oiseau hyper imposant, hyper menaçant qui était perché sur son épaule et après il y avait la deuxième image c'était maintenant
et l'oiseau était toujours là mais il était devenu tout petit sur l'épaule et presque mignon ou
mignoble, à la fois mignon et ignoble. Et en fait j'aimais bien ce que ça disait,
ça aussi on va en parler, mais que parfois si on veut absolument guérir,
c'est à dire que si on se dit "mon trouble mental va complètement disparaître",
on se fixe un objectif qui sera presque peut-être inatteignable.
Et l'essentiel c'est surtout de vivre avec et de faire en sorte que l'oiseau très menaçant devienne un petit oiseau perché
sur l'épaule, qui est là quand même, qui fait partie de nous,
mais qui au moins ne nous écrase plus. Ou en tout cas beaucoup moins.
Et voilà, les TOCs sont toujours là dans ma vie mais c'est plus un petit oiseau maintenant qu'un
gros corbeau terrible.
Et que tu connais du coup sous toutes ses coutures cet oiseau ?
Oui, parce qu'effectivement, comme j'ai voulu, comme tu l'évoquais,
faire un spectacle, un seul en scène qui s'appelle « En mains propres »,
sur les troubles obsessionnels compulsifs, ça m'a amené à beaucoup d'introspection sur ma propre
histoire, mais aussi à beaucoup me renseigner sur ce trouble.
Même si je commence le spectacle en disant que je ne suis pas docteur en psychiatrie et que l'idée,
ce n'est pas du tout de faire une conférence, de fait,
j'ai accumulé pas mal d'informations. Et ce spectacle a été validé par des psychiatres donc a
priori j'ai dit, enfin en tout cas des gens qui travaillent dans le domaine psy,
je sais pas si ce sont des psychiatres je suis un peu perdu des fois dans ces trucs psychologues,
psychanalytiques et tout ça, mais en tout cas des gens qui travaillent dans le domaine de la santé mentale visiblement m'ont dit
que je racontais pas trop de bêtises, au contraire.
Voilà j'ai fait un partenariat aussi avec l'association française de personnes souffrant de
troubles obsessionnels compulsifs, l'aftoc, et c'était très fort parce que du coup il y a beaucoup de bénévoles et de de
membres de cette association qui sont venus voir le spectacle,
ça a occasionné des moments de commune humanité très très forts,
avec des débriefs chargés à la fin des spectacles.
Mais ça pareil, je pense que j'aurai l'occasion d'en reparler.
D'en reparler, exactement. Mais en tout cas, je pense que c'est très important ce que tu fais parce que c'est vrai que si
on se connaît soi-même, c'est la meilleure façon aussi de pouvoir vivre avec quelque chose qui ne va pas spécifiquement
disparaître effectivement. Donc la connaissance est finalement le moyen d'avoir moins peur d'accepter et donc de pouvoir
avoir ce petit oiseau comme tu dis. J'aime bien cette métaphore,
je vais la garder pour plus tard. Et donc aujourd'hui tu viens nous parler sur Voix Plurielles de tout ceci pour encore
une fois participer à toute la communication que tu fais déjà sur ce sujet et on te remercie
énormément. Je pense que c'est très important de pouvoir avoir des gens comme toi qui osent prendre la parole pour parler
de divers troubles ou même de problématiques qui ne sont pas forcément ouvertes et pas forcément simples d'accès au grand
public donc merci beaucoup et d'ailleurs, excellente transition à propos du grand public qui ne connait pas forcément ce
trouble. Je te propose qu'on essaye toi et moi de leur expliquer en quoi ça consiste les TOCs.
Bien sûr, petit moment C'est Pas Sorcier.
Exactement. Merci Jamy !
De rien Fred ! Trop bien et ben oui alors effectivement la clé pour comprendre les TOCs réside donc dans un peu décortiquer
ce fameux sigle. Donc T pour trouble, voilà, trouble mental.
Et après O pour obsessionnel. Donc le TOC ça va être avant tout une pensée obsessionnelle,
donc qui tourne en boucle dans notre tête, qui va être provoquée en réaction à une angoisse,
à quelque chose qui nous stresse. Et la source de l'angoisse va vraiment tourner en boucle dans
notre tête, comme une obsession, et va très vite nous pousser à effectuer cette phase compulsive,
le C, la deuxième phase, qui consiste en un rituel.
On pourrait presque parler de rituel conjuratoire.
Il y a presque quelque chose de magique dans ce processus-là.
C'est un rituel qui est là pour répondre à l'angoisse pour la faire baisser.
Enfin supposément baisser, en réalité ça n'arrange rien de fonctionner comme ça.
Mais en tout cas dans le processus du TOC, on a l'impression que c'est la seule solution,
c'est la seule chose qui va nous permettre d'aller mieux.
Et c'est même au delà de ça, c'est la seule chose qui va permettre qu'il n'y ait pas de conséquences graves à ce qui est
en train de se passer. Et donc ce rituel, pourquoi est-ce qu'on parle de rituel compulsif,
c'est parce qu'il faut qu'il soit bien fait, il faut qu'il soit bien réalisé,
de la bonne manière, selon un ensemble d'étapes.
Et c'est compulsif parce que si ce n'est pas bien fait,
on recommence du début, il faut refaire le rituel entièrement.
Et parfois, c'est même après avoir fait le rituel,
si tout d'un coup on est perturbé, même une, deux minutes après ou même quelques secondes,
il faut quand même refaire le rituel du début, ce qui peut amener à le répéter un certain nombre de
fois. Et c'est du coup cette phase compulsive, ça c'est des termes assez techniques je pense que le mieux pour bien comprendre
c'est de donner un exemple.
Oui tout à fait.
Et bien alors il y a un TOC... Les trois familles de TOCs les plus courants je pense,
je ne pense pas dire de bêtises en parlant de ça,
c'est les TOCs qui sont liés à l'hygiène, les TOCs qui sont liés aux nombres et les TOCs qui sont liés aux vérifications
répétées. Je vais prendre les vérifications répétées parce que même si moi je suis pas trop atteint
par celui-là, je pense que c'est vraiment l'un des plus répandus et auquel beaucoup de gens peuvent
s'identifier souvent. C'est celui dont on me parle à la fin du spectacle,
les gens me communiquent qu'ils ont ce TOC-là, parfois de manière très légère,
et du coup je pense que c'est un bon exemple. Donc on sort de chez soi,
on sort de chez soi et tout d'un coup la pensée intrusive (on parle de pensée intrusive) va arriver et nous dire "est-ce que
t'as bien fermé la porte à clé?". Ca va pas juste être une petite phrase qui va arriver comme ça
dans l'air, ça va tourner en boucle et on a beau se dire "si si je l'ai fermée",
"si si je l'ai fermée", "si si je l'ai fermée",
ça revient "mais t'es sûr?", "mais est-ce que t'es sûr?",
"mais est-ce que t'es sûr?", "mais est-ce que t'es sûr?"
Oui parce que, ne pas confondre avec les personnes qui sortent de chez elles et vont se dire "ah
mince, est-ce que j'ai bien fermé la porte?" et qui peut-être après vont oublier et passer à autre
chose. Non, là on parle bien d'une pensée qui devient de plus en plus importante et qui du coup s'impose comme devenant quasiment
la seule pensée jusqu'à ce qu'on le résolve.
Tout à fait, d'où ce terme d'obsession. Ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas passer outre,
mais c'est au prix d'un très gros effort émotionnel.
D'ailleurs, je me permets une petite digression.
Très souvent moi, c'était assez rigolo quand, j'ai très vite parlé assez facilement du fait que j'avais des TOCs autour
de moi parce que ça me paraissait important que les gens sachent.
Et puis en plus de ça, ça a été pour moi un tel soulagement de mettre des mots sur ce qui m'arrivait à l'époque où j'ai eu
vraiment ma très très grosse crise dans les années 2015-2016.
Déjà je me suis pas senti seul et comme tu le disais très justement,
ça m'a permis d'un peu plus comprendre ce qui m'arrivait.
Et donc j'avais un peu ce sentiment qu'il fallait,
c'était important aussi d'expliquer aux gens voilà,
en fait c'est ça qui m'arrive et voilà pourquoi je me comporte de telle manière.
Parce que évidemment mes proches étaient un petit peu perdus par rapport à ce qui se passait (et c'est normal) et donc je
me suis mis à parler très facilement des TOCs autour de moi et du coup très souvent j'ai eu ce retour de gens qui me disaient
"ah mais moi aussi j'ai des TOCs". Et en fait quand je creusais,
des fois c'était vrai, des fois c'était des gens qui avaient vraiment des TOCs,
mais des fois c'était juste des gens qui étaient juste maniaques.
C'est-à-dire qu'ils disaient, "ah oui, moi aussi,
je te comprends, moi aussi, je ne supporte pas comme mon appart est mal rangé".
Parce qu'on confond très souvent les TOCs avec la maniaquerie,
parce que comme je le disais, un des TOCs les plus répandus,
c'est sur le côté de propreté. Et en fait, quand tu creusais,
alors ça pouvait, ça handicapait sans doute ces gens.
L'idée, ce n'était pas de dire, ils n'avaient rien compris et ce n'était pas malveillant.
Il y avait une envie de créer une forme de communauté de,
"je te comprends, je suis avec toi" et c'était très bienveillant.
Mais en fait je leur disais "si toi tu laisses ton appartement mal rangé,
que tu vas en soirée, est-ce que tu vas y penser toute la soirée ?"
Et si tu y penses toute la soirée, même en arrière plan (c'est à dire que tu peux quand même passer une bonne soirée mais
il y a une petite musique entétante en fond qui te répète que ton appartement est mal rangé) et est-ce qu'une fois que
tu rentres chez toi, la première chose que tu vas faire c'est ranger ton appartement mais pas n'importe comment selon un
rituel précis et en tout cas pendant un certain temps assez invariable,
c'est à dire il faut vraiment commencer par telle chose,
finir par telle chose respecter telle ou telle étape et la plupart du temps c'était pas le cas les gens n'aimaient juste
pas la saleté. Ce qui peut être très entendable et parfois très handicapant.
Je pense qu'il y a des personnes maniaques à un niveau très très sévère et des personnes atteintes
de TOCd qui sont maniaques. Mais c'est important de de..
De bien séparer parce que c'est pas la même chose.
De remettre un peu le TOC au centre du cerveau, l'église au centre du village.
C'est pas la même chose.
Et encore une fois c'est pas un jugement de valeur.
Pas du tout.
C'est juste qu'on parle bien de troubles qui sont différents.
Ce n'est pas la maniaquerie, c'est complètement différent.
Il y a vraiment cette histoire de rituel, cette histoire d'obsession.
Donc, c'est pour ça d'ailleurs que ce nom-là n'est pas maniaquerie.
Sinon, ce serait la même chose.
Oui, complètement. Et donc, pour reprendre l'exemple des vérifications répétées,
il y a cette phrase « Est-ce que j'ai bien fermé la porte ?
» qui va tourner en boucle. Et cette phrase, elle est vraiment liée à des angoisses.
C'est-à-dire qu'on a des scénarios qui vont se créer dans notre tête "si jamais j'ai pas fermé la porte il va forcément
arriver quelque chose de grave". C'est jamais anodin parce qu'évidemment sinon on se dirait "c'est
pas grave". On va se dire forcément "c'est peut-être le jour où je vais être cambriolé",
"c'est peut-être le jour où je sais pas ouais je vais être cambriolé".
Et du coup il faut absolument que j'aille vérifier si la porte est bien fermée.
Donc on va remonter, on va vérifier si cette porte est bien fermée.
Mais à nouveau phase compulsive, on va pas juste vérifier et partir.
Il va falloir appuyer par exemple un certain nombre de fois sur la poignée,
tourner la clé dans la serrure d'une certaine manière,
parfois se répéter dans la tête des phrases "c'est bon la porte est bien fermée,
c'est bon la porte est bien fermée, c'est bon la porte est bien fermée",
voilà par exemple trois fois ou plus selon selon notre rituel.
Et c'est qu'à partir de ça qu'on va estimer que c'est bon on peut y aller.
Mais là où c'est vicieux, c'est que il y a le côté compulsif,
donc souvent on va redescendre, on va avoir l'impression qu'on n'a pas fait le rituel,
donc on va remonter, etc. Et selon le degré de gravité du TOC,
ça va se passer une ou deux fois. Ou alors on est plutôt dans une phase de rémission et donc on va
arriver à passer outre, mais ça on en reparlera peut-être plus à la fin.
Mais ça peut, on peut remonter comme ça 4, 5, 6,
7, 8 fois, voire plus, pour les personnes atteintes de manière les plus sévères.
Et en fait du coup c'est, de fait, on se rend bien compte à quel point c'est handicapant dans la
vie de tous les jours. Et en clair, voir ça nous empêche de vivre normalement,
parce que c'est des minutes qui sont vraiment gaspillées pour rien,
du coup on va louper son métro, du coup on va arriver en retard,
etc.
Oui et encore une fois, on précise bien, comme ce n'est pas de la maniaquerie,
c'est encore moins une question de volonté. Il n'y a pas de volonté propre.
C'est à dire qu'il faut absolument résoudre cette obsession de manière rituelle.
Et même si on sait à l'intérieur que c'est idiot,
on ne peut pas s'en empêcher. C'est du coup, arriver en retard,
on n'a pas envie d'arriver en retard, mais le TOC fait qu'il faut absolument résoudre ça jusqu'au
bout.
Complètement. Et c'est même pire que ça, c'est à dire qu'il y a beaucoup d'études sur les TOCs qui montrent que dans la très
grande majorité des cas, les personnes atteintes de TOCs sont conscientes que leur rituel est
irrationnel. C'est à dire que moi personnellement,
quand j'avais, bon moi j'avais pas trop les vérifications répétées,
mais j'avais beaucoup le TOC de l'hygiène donc c'est à dire beaucoup me laver les mains (d'où le titre du spectacle "En
mains propres"). Et j'avais beaucoup le TOC des nombres,
c'est à dire qu'il y avait des nombres qui étaient positifs et des nombres qui étaient négatifs.
Donc il fallait que je fasse les rituels un certain nombre de fois et surtout pas un certain
nombre d'autres. Et en fait, au fond, moi, j'ai toujours su,
notamment sur les nombres, que c'était irrationnel.
C'est très rigolo de dire des nombres irrationnels ou des nombres négatifs,
parce que du coup, quand on rentre dans le langage mathématique,
les nombres négatifs, ce serait genre moins 2.
Oui, tout à fait. Alors que là, c'était beaucoup plus lié à des superstitions,
comme le nombre 13, ou le chiffre de la bête, 666.
Des nombres maléfiques.
Voilà, des nombres maléfiques, tout à fait. Et du coup,
dans un sens, c'est encore plus terrible, parce qu'en fait,
au fond, on sait très bien que ce qu'on fait est absurde.
Donc non seulement ça nous pollue la vie, mais en plus,
au fond, on a la conviction que c'est complètement irrationnel de répéter trois fois dans sa tête
une formule magique, qu'au fond, on sait que si on ne la fait pas,
il ne va rien arriver de mal.
C'est un petit peu comme une addiction, en fait.
Oui, complètement. En fait, on ne peut pas s'en empêcher.
Et c'est très juste que tu parles d'addiction parce que moi j'ai été très frappé de me rendre compte à quel point il y a
des parallèles entre les phénomènes de TOCs et les addictions à des drogues.
C'est vraiment, il y a vraiment un rapport au manque et il y a vraiment un rapport à "c'est plus
fort que nous". On a beau savoir que c'est pas bon pour nous,
on a beau savoir qu'il n'y a aucun intérêt, il n'y a aucun sens à faire ça,
on ne peut pas s'en empêcher. Parce qu'en fait la souffrance physique et mentale que ça procure,
parce que comme le disait très bien Nicolas Desmorans quand il en avait parlé "c'est des
souffrances physiques, c'est physiquement que ça nous fait mal".
Et c'est aussi mental. Et en fait c'est tellement fort,
c'est à dire que quand on est vraiment au bas du bas du bas dans les TOCs,
quand ça va vraiment pas bien, en fait, ne pas faire le rituel,
c'est une telle souffrance qu'on achète la paix sociale.
On dit 'allez bon, c'est bon je vais la répéter trois fois dans ma tête cette phrase",
parce que je ne veux pas du tout m'exposer au fait de passer ma soirée à être hyper mal et à avoir ce truc qui tourne en
boucle dans ma tête. A un moment donné j'ai envie de le lâcher et j'ai envie de passer une bonne
soirée. Mais là où c'est extrêmement pervers, c'est qu'en fait en faisant ça,
on ne fait qu'entretenir l'addiction. Donc il y a un vrai parallèle assez frappant entre les
drogues et les TOCs.
Sauf que du coup toi tu ne consommes rien. Tu as juste ta tête qui s'auto-consomme.
Je consomme beaucoup de savon c'est ma cocaïne à moi.
Un rail de soap.
Un petit rail de lait vanillé. Mais effectivement il n'y a besoin de rien consommer.
Après ce n'est absolument pas surprenant que, pour moi,
que la toxicomanie frappe plus les personnes atteintes de troubles mentaux quand on se renseigne
sur la santé mentale. Et tu le sais aussi bien que moi si ce n'est mieux,
il y a des pathologies qui sont cumulatives.
Tout à fait. D'ailleurs là je pense que c'est lié aussi à l'anxiété les TOCs.
Bien sûr. Ca parle beaucoup d'anxiété, d'un rapport à l'angoisse sur lequel il faut absolument
travailler en profondeur. Mais oui c'est assez frappant,
mais en fait je pense que, par exemple quelqu'un qui a des TOCs et qui devient alcoolique,
c'est juste qu'il a trouvé une autre manière d'oublier ses problèmes,
il a trouvé une autre addiction. Mais ouais il y a un phénomène.
Pour éteindre le cerveau...
Complètement. Donc tu vois c'est très juste de parler d'addiction le mot n'est pas galvaudé.
C'est aussi fort que ça.
Mais d'ailleurs, moi ce que je trouve incroyable c'est qu'on en entend quand même très peu parler
des TOCs. Parce qu'en général on va parler de TOCs mais dans le mauvais sens.
C'est à dire qu'on va dire "ah oui t'as des tics,
t'as des TOCs", mais c'est pas réellement un TOC,
T-O-C, trouble obsessionnel compulsif. Alors qu'en réalité il y a quand même 2 à 3 % de la population qui est touchée
par des TOCs au cours de sa vie. C'est pas anodin quand même 2 à 3 %.
Vu le nombre d'humains sur Terre...
Pas du tout. Ce qui est perturbant pour les TOCs,
c'est qu'en fait c'est très difficile de faire des études statistiques,
parce qu'il y a une très très grande diversité d'intensité et une très grande diversité de
symptômes. Moi autour de moi, j'ai beaucoup de gens,
je sais parce qu'à la fin du spectacle d' "En mains propres",
évidemment ça libère beaucoup les conversations.
Donc moi ça m'est arrivé même plusieurs fois de découvrir que des gens que je connais parfois depuis assez longtemps en
fait ont des TOCs. Parce que du coup ça libère un peu la parole sur ce sujet.
Alors des fois c'est des TOCs assez vénères mais il y a plein de gens en fait juste,
ils vérifient 3-4 fois leur porte avant de partir et c'est tout.
Et potentiellement, ça restera comme ça toute leur vie.
Et à l'inverse, il y a des gens comme un très bon ami à moi qui sont hospitalisés pour les TOCs.
Tout à fait. De toute manière, plus on avance dans les études sur la santé mentale,
plus on se rend compte que la plupart des troubles sont en fait des troubles spectraux.
C'est-à-dire que par exemple, le trouble du spectre autistique,
c'est un spectre. Il y a des autistes qui vont être plutôt sur le début du spectre,
plutôt sur la fin du spectre. Si tant est qu'il y ait un début et une fin.
Et après c'est pareil pour la bipolarité, il y a autant de bipolarité que de bipolaires.
Et je pense que pour les TOCs c'est pareil. C'est à dire que vu que le cerveau c'est quelque chose
qui est très unique, lié à la personne, il va y avoir des caractéristiques assez quantifiables mais qui vont ensuite être
appliquées entre guillemets par les personnes selon des schémas différents.
Donc oui il va y avoir peut-être plein de personnes qui auront des TOCs et qui seront sur le même spectre des TOCs mais
pas aux mêmes endroits. Et aujourd'hui je pense que c'est ça qui pêche un petit peu dans les diagnostics au niveau des professionnels
de santé. Parce que, oui effectivement, les TOCs,
il faut quand même un psychiatre pour pouvoir le diagnostiquer,
ou en tout cas un psychologue formé. Et en fait je pense que c'est ça qui pose souci,
c'est qu'à l'heure actuelle on va peut-être minimiser des personnes qui ont un réel handicap,
mais qui sont à une certaine partie du spectre et qui ne sont pas forcément comme la majorité qui a été étudiée jusqu'à présent.
Parce que quand tu me dis, la personne qui check trois fois sa porte,
peut-être qu'en fait, ça lui fait un poids et que c'est lourd,
même si c'est juste, entre guillemets, de la vérification trois fois.
Mais si elle ne le fait que deux fois et que ça lui fait une anxiété monstre parce que la troisième
fois n'a pas été faite, ça reste aussi handicapant même si c'est juste une histoire de trois fois.
Ca reste dans le même type de handicap. Après effectivement,
si une personne a vraiment des répétitions encore plus lourdes ou encore plus de types
d'obsessions, effectivement on n'aura pas les mêmes ressentis.
Mais ça reste quand même intéressant de pouvoir prendre en compte toutes les personnes qui ont des
difficultés face à ça.
Complètement. mais du coup face à cette très grande diversité de diagnostics et d'intensité,
en fait on se rend compte que c'est très dur à quantifier.
Mais c'est vrai ce que tu dis. Alors là je partage vraiment un exemple purement personnel.
Je sais pas si c'est quelque chose qui arrive souvent ou pas dans le processus des TOCs,
mais moi pendant très longtemps, les TOCs c'était anodin dans ma vie.
C'est à dire que vraiment, comme je le raconte dans le spectacle,
je devais aligner mes pantoufles avant d'aller dormir.
Ca n'empêche pas du tout de vivre normalement ça,
c'est juste que si je le faisais pas, ça m'empêchait de dormir.
Mais une fois que je l'avais fait, voilà, basta,
c'était terminé. Mais par contre, quand j'ai eu un moment vraiment de grosse anxiété dans ma vie,
parce que, fin du diplôme, qu'est-ce que je vais faire de ma vie,
je ne me sens pas bien dans mes baskets, tout ça,
là, ça a explosé. Donc, en fait, il y avait presque quelque chose d'assez dormant qui,
pendant des années, était anodin. Mais au moment où les conditions ont été réunies,
c'est vraiment parti en sucette. Alors que si j'avais les pantoufles,
j'avais un petit peu une petite phrase que je me répétais dans ma tête de temps en temps quand j'avais l'impression d'avoir une
pensée mauvaise contre quelqu'un. Comme je dis dans le spectacle,
c'est vraiment le cliché de "pensez pas à un ours polaire".
Evidemment la première chose à laquelle on pense c'est un ours polaire.
Plus on veut s'empêcher de penser à quelque chose,
plus on a des chances de le penser. Mais ce que je veux dire,
c'est qu'en fait pendant un moment, les TOCs, ils sont arrivés de manière très lente dans ma vie.
Généralement ça s'est infiltré de manière très lente,
jusqu'au moment où en fait là par contre ça s'est décuplé.
Et là oui, ça m'a vraiment empêché de vivre normalement.
Mais pendant toute une partie de ma vie, je vivais très bien avec les TOCs.
J'avais pas de soucis avec ça. Mais du coup ça montre bien pour moi que c'est jamais anodin.
C'est comme si on avait quelque chose de dormant en soi.
Il faut quand même l'adresser un minimum, parce qu'on sait jamais ce que ça peut devenir en
situation de stress. Au moins d'être conscient que c'est là,
être conscient que si jamais ça déborde et ça part en vrille,
il y a des ressources qui existent. On n'est pas seul,
on sait ce qui nous arrive. Moi j'avais ça, tant que c'était anodin,
je ne l'adressais pas vraiment dans ma tête, et du coup le moment où ça s'est décuplé j'ai eu l'impression clichée "mais
je suis fou, je deviens fou".
On est dans une société qui ne nous forme pas, ne nous éduque pas à écouter notre mental,
prendre soin de sa santé mentale. On n'est pas du tout dans la prévention.
On est uniquement dans le traitement. Et du coup,
vu qu'on est dans le traitement, on ne traite que des symptômes visibles.
Alors que si on détecte au préalable ce truc-là,
effectivement, si ça devient plus grave, ça pourrait être vraiment problématique.
Comment faire pour pouvoir se comprendre, désamorcer,
savoir qu'il y a des ressources, etc. ? Si on le fait en amont,
là, on est prêt le jour où il y a la crise qui arrive,
le jour où on est démuni parce que le cerveau a lâché.
Mais là, on est prêt. Alors que ce qui se passe,
c'est complètement l'inverse. C'est, bon, on enterre les trucs pas trop graves parce que ça va nous
permettre de vivre socialement. Et en fait, le jour où il y a la crise,
on n'est pas prêts du tout. Moi, je sais que le nombre de personnes à qui j'ai parlé,
et même moi-même, pour différents types de troubles psy,
en fait, on n'a jamais été formés à ça. Parce qu'on vit dans une société où,
en gros, les psy, c'est soit parce que ça va être facile de pouvoir aller parler à un psy,
c'est un peu bien vu, etc., mais en fait, on n'a rien.
Ou alors, on est complètement fou à lier. Non, les psychologues c'est des soignants aussi très
utiles. Et il faudrait qu'on ait plus ce soin de soi qui va au delà de juste le corporel.
Parce que la santé mentale, ça aide aussi à avoir un corporel qui est sain.
Et on l'a pas du tout en étant jeune. Moi je sais que le nombre de troubles psy qui ont des
errances médicales monstrueuses... La bipolarité,
10 ans d'errance médicale. Les TOCs, 10 ans d'errance médicale.
Et je pense qu'on pourrait en citer comme ça. Le nombre de femmes autistes qui sont masquées,
qu'on ne voit pas. Il y en a un pléthore d'exemples.
Parce qu'on n'a pas cette éducation. Et je pense que ce que tu fais en éduquant les gens avec ton
spectacle, avec le fait d'avoir fait avec l'association,
je pense que c'est vital. Parce que c'est comme ça que des gens après pourront avoir les clés pour désamorcer le jour où
les symptômes handicapants surviennent.
En tout cas c'est en complément de plein d'autres choses.
Moi j'aime bien, je pense qu'on est tellement dans un monde très pessimiste sur plein de sujets.
Je trouve ça toujours bien de voir aussi un peu le verre à moitié plein et d'être un peu optimiste.
Je trouve que c'est cool. Parce que la santé mentale,
c'est quand même un sujet dont on parle de plus en plus.
Il y a des vraies avancées, il y a des initiatives,
soit très collectives, soit institutionnelles, soit individuelles comme ce que tu fais toi,
qui se montent de plus en plus. Et c'est vraiment super.
Mais c'est sûr qu'on revient de loin. On revient de la génération,
mais je ne parle pas de l'âge, je parle de la génération de nos parents,
donc vraiment la génération juste au-dessus de nous et tout ça,
pour qui on ne connaît pas du tout ces sujets-là.
"Le psy c'est pour les fous". Donc c'est sûr qu'on n'est pas encore dans une société où la santé mentale est considérée
au même niveau que la santé physique, ce qui pour moi devrait être une forme d'évidence.
On est dans une société où voir un psy c'est cher,
c'est pas donné à tout le monde.
Et c'est pas remboursé.
Et c'est pas remboursé. Moi ça me crève le coeur que des fois,
je parle à des gens et ils auraient besoin d'un traitement,
et ils disent "mais non mais ça coûte des sous, ça coûte du temps etc".
Alors il y a quand même des choses qui commencent à se mettre en place et c'est super,
il faut vraiment les saluer. C'est pour ça que je dis,
il faut voir aussi le verre à moitié plein.
Oui, il y a des associations.
Complètement. Mais c'est sûr qu'on n'est pas du tout encore dans un monde,
si on compare vraiment à la santé physique. Aller voir le médecin de temps en temps pour vérifier
que tout va bien, c'est ok pour tout le monde. Ne pas venir à ton boulot parce que tu t'es pété la
jambe, c'est ok pour tout le monde. On n'est pas encore dans cet univers-là au niveau de la santé
mentale.
Déjà qu'on n'est pas dans cet univers-là pour quelque chose de physique que sont les
menstruations...
Complètement. C'est vrai que j'allais dire que même au côté physique on ne peut pas dire que tout
est parfait du tout. Mais voilà, c'est sûr qu'on en est loin.
Après c'est chouette de se dire que quand même la parole se libère et il y a quand même des choses
qui sont faites. Et du coup cette petite révolution qui émerge sur cette thématique là,
elle est enthousiasmante. Il y a plein de choses à construire et face à ça effectivement on peut se
dire tellement de choses. Mais on peut se dire, c'est beau,
tellement de choses à faire, enfin ça commence un peu.
En fait on est dans la génération du changement, un petit peu.
Comme si avant nous, il y avait encore cette peur héritée des générations précédentes,
du trouble mental, etc. Les hôpitaux psychiatriques,
j'ai vu un film avec, je crois que c'est Mélanie Laurent,
Le bal des folles, qui est un bouquin aussi. Mais c'est un enfer,
et c'est le XXe siècle. Enfin, c'est XIXe, XXe, bon,
entre les deux. Mais vraiment, c'est effarant de voir à quel point c'était juste relégué comme ça,
la santé mentale, dans les chaussettes.
Je pense qu'effectivement tu n'aurais pas aimé être trépanée Delphine.
Ca doit être une expérience pourtant...
Une expérience si intéressante !
Très intéressante. En plus, tu cumules, parce que tu es une femme donc on a fortiori...
Je suis une femme bipolaire. C'est à dire avant : "trouble maniaco-dépressif".
Donc je pense que j'aurais été qualifiée d'hystérique très vite.
Non non c'est monstrueux. On revient de très loin.
Effectivement.
Mais c'est cool de se dire que...
Mais je pense que c'est important de se serrer un peu la main,
de se serrer les coudes entre nous et de se dire que notre génération a pris les rênes,
et on est en train de changer pour le bien.
Ca va continuer mais pour le coup je trouve que c'est bien de temps en temps d'être un peu
optimiste.
Je pense qu'après ce serait intéressant de pouvoir justement parler un petit peu de ce qui se passe
maintenant au quotidien. Comment tu fais toi pour vivre avec tout ça,
avec ces TOCs, dans le monde d'aujourd'hui ? Les répercussions que ça a sur ton quotidien.
Par exemple sur ta vie personnelle, professionnelle,
sociale, émotionnelle. Parce que c'est quand même des sphères qui touchent beaucoup à ça.
Quand on disait perdre du temps à répéter plein de choses...
Donc je suis à ton écoute.
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